
Les Lanjia Saura de l’Odisha forment l’une des plus étonnantes tribus de l’Inde. Citée dans les récits millénaires, cette communauté maintient un dialogue constant avec l’invisible sous la guidance de femmes chamanes, véritables ponts entre les mondes. Entre villages perchés et rituels ancestraux, partir à leur rencontre offre une immersion enrichissante aux sources d’une Inde méconnue, là où subsistent les derniers gardiens des esprits de la terre.
Les Lanjia Saura constituent une branche de la grande lignée Saura, déjà mentionnée dans les textes épiques du Ramayana. Descendants des populations austro-asiatiques installées bien avant les migrations aryennes, ils ont trouvé refuge dans les collines escarpées de l’Est de l’Inde, au cœur des districts de Rayagada et Gajapati de l’Odisha.

Ce lien avec l’Asie du Sud-Est se reflète dans leur langue, le Sora, dont l’appartenance à la branche Munda les rapproche linguistiquement des Khmers. Bien que de tradition orale, ce dialecte dispose depuis 1936 d’un alphabet sacré, le Sorang Sompeng, conçu pour pérenniser leurs chants rituels.

Leur identité s’ancre également dans un mode de vie dévoué à la terre. Agriculteurs surdoués, ils ont façonné des paysages hostiles en sculptant les montagnes en terrasses pour la riziculture. Cette singularité s’exprime jusque dans leur nom, « Lanjia », qui fait référence au pagne traditionnel masculin dont la longue bande de tissu pend à l’avant, évoquant une queue d’animal (lanja en langue locale).

L’apparence des femmes Saura signe également leur appartenance au clan. Leur esthétique se distingue par l’élargissement prononcé des lobes d’oreilles, ornés de disques en bois, ainsi que par le « tantangbo », le tatouage facial.

Le tatouage se caractéristique par une ligne verticale du front au nez, sublimée par des points sur les joues et le front. Pour ces femmes, ces marques représentent l’unique richesse emportée dans l’au-delà : alors que les bijoux et les étoffes restent sur terre, ces empreintes indélébiles permettent aux ancêtres de reconnaître leur âme lors de son passage dans le monde des esprits.
Le culte des Lanjia Saura est l’un des systèmes de croyances les plus complexes de l’Inde tribale. Loin des religions organisées, ce système chamanique et animiste abolit la frontière entre les vivants et les morts.

Pour un Saura, l’univers est saturé de centaines de divinités appelées « Sonums ». Ces entités résident aussi bien dans les éléments naturels (falaises, sources ou arbres) que dans la lignée familiale. Les ancêtres (Kuran-ba) constituent d’ailleurs le cœur du culte : ils ne quittent jamais le foyer, mais deviennent des esprits interagissant avec leurs descendants.

Si les esprits sont honorés, ils protègent ; oubliés, ils manifestent leur mécontentement par des maladies. Ce panthéon est organique : il n’existe aucune liste figée, car de nouveaux esprits peuvent apparaitre tandis que d’autres s’effacent.

L’expression la plus célèbre de cette spiritualité est sans doute les peintures murales Idital (ou Ikon) qui revient littéralement à bâtir une demeure pour un esprit.

Contrairement à d’autres formes d’art tribal indien l’Idital est traditionnellement l’œuvre d’un « Kudan » (chaman). Ce dernier entre en transe pour identifier quel esprit cause un problème ou demande une offrande. L’esprit « dicte » alors les éléments qu’il souhaite voir dans sa demeure murale : un cheval pour voyager, un arbre pour s’abriter, ou même des objets modernes (fusils, voitures) pour montrer sa puissance. Une fois la peinture terminée, des rituels de consécration (prières, offrandes de nourriture) sont effectués pour « activer » l’image.

L’esthétique de l’Idital répond à des codes stricts : chaque œuvre est enfermée dans un cadre rectangulaire richement orné, figurant les murs du palais des esprits, où l’espace est rempli de détails pour ne laisser aucun vide. La peinture est réalisée à la pâte de riz blanche (symbole de pureté et de nourriture spirituelle) sur un fond d’ocre rouge, obtenu à partir de la terre ferrugineuse des collines, symbolisant le sang et la fertilité.

Le corps humain est réduit à deux triangles inversés se rejoignant par la pointe. Cette silhouette en sablier est la signature stylistique des Saura, représentant l’équilibre entre le monde terrestre et le monde souterrain.
Bien que l’on puisse le confondre avec l’art Warli du Maharashtra, l’Idital s’en distingue par sa profondeur métaphysique. Là où le Warli célèbre la vie sociale, l’art Saura est tourné vers le chamanisme et le culte des morts.

Longtemps resté confiné aux murs de boue des villages, cet art sacré vit une seconde naissance. Grâce à l’obtention de l’Indication Géographique (GI) en 2024, l’Idital s’exporte désormais sur toile, papier et tissu. Cette reconnaissance permet aux artistes de la tribu de protéger leur héritage contre les copies industrielles tout en jetant un pont entre la tradition millénaire et le marché de l’art contemporain.
Contrairement à de nombreuses sociétés traditionnelles où le pouvoir religieux est exclusivement masculin, les Lanjia Saura accordent une place centrale à la « Kudan Boi » ; cette femme chamane agit comme le pivot indispensable de la communication avec l’invisible.

Considérée comme l’épouse mystique d’un esprit du monde souterrain, elle tire sa légitimité de ce lien sacré : c’est lui qui, à travers des songes ou des murmures, lui révèle les diagnostics médicaux et les remèdes aux maux du village.

Lors des rituels, le passage entre les mondes s’opère dans une mise en scène saisissante : assise devant un Idital, la chamane récite des mantras rythmés jusqu’à sombrer dans la transe. Le changement brusque de sa voix signale alors que l’esprit s’est emparé de son corps pour exprimer ses exigences, réclamer un sacrifice ou lever le voile sur une malchance persistante.
La rencontre avec la chamane Lakshmi Sabara demeure sans doute un des instants les plus mémorables de mon périple en Odisha. Cette femme humble et souriante irradie une force tranquille, une forme de quiétude qui semble puiser sa source directement dans la terre.

Pourtant, au détour d’une conversation, assise sur le devant de sa maison ancestrale, le voile de sérénité s’est teinté de nostalgie : « je suis la dernière chamane du village, personne ne veut prendre la suite », nous a-t-elle confié. Ce constat, met en lumière la fragilité d’un héritage millénaire. Sous la pression croissante des conversions au christianisme et l’élan irrésistible d’une modernisation globalisée, les jeunes générations se détournent des murmures des esprits pour les promesses du monde nouveau.

Derrière l’éclat de son chaleureux sourire, on percevait alors la solitude de celle qui porte, sur ses seules épaules, le crépuscule d’un monde. Lakshmi n’est pas seulement une guérisseuse ; elle est l’ultime gardienne d’une bibliothèque invisible qui s’éteindra avec elle, laissant derrière elle le souvenir d’une Inde où les êtres humains savaient encore parler aux dieux.
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