
C’est dans le village de Kavant, près de Chhota Udepur (Gujarat), que se joue le dernier acte du printemps pour les Rathwa : la Kavant Gher Mela. Trois jours après les couleurs de Holi, des milliers de membres de cette communauté se rejoignent pour honorer la terre et marquer la fin des récoltes. Un rendez-vous incontournable où la joie de vivre et la ferveur tribale transforment le village en une fête géante.
Nous atteignons Kavant en fin de matinée. Les rues, étrangement calmes, me font un instant douter de la date. Mais ici, le temps ne suit aucune horloge : le festival s’éveille au rythme de l’humeur des participants. Ce n’est qu’au milieu de l’après-midi que la ville s’anime enfin.

Des vagues de femmes déferlent, parées de leurs plus beaux atours. Pour certaines, le salwar-dhoti s’accompagne d’un odhani (voile) plié en éventail ; pour d’autres, c’est le ghagra (jupe longue) aux motifs bandhani qui domine. D’imposants bijoux en argent massif complètent ces parures d’une élégance rare.


Soudain, la foule s’agite et un murmure d’excitation parcourt la rue principale. Une première troupe fend la masse compacte des spectateurs. Au prix de quelques efforts pour me frayer un chemin à travers la poussière et la chaleur, je découvre enfin les Gheriyas, des hommes « mi-léopard, mi-paons » devenus l’emblème incontesté de la fête.

Leur apparition est un choc visuel. Entièrement recouverts de motifs géométriques, des lignes et des pointillés blancs tracés à la chaux sur leur peau sombre, ils deviennent des représentants des ancêtres ou des esprits de la forêt.

Sur leur tête trône une coiffe spectaculaire : un immense cône de bambou entièrement recouvert de plumes de paon qui oscillent à chacun de leurs pas, créant un éventail mouvant de reflets bleus et verts. En Inde, le paon est considéré comme un messager des dieux et une créature de protection. En portant ces plumes, les Gheriyas s’approprient la vigilance et la beauté de l’oiseau.

Autour de leurs hanches, une lourde ceinture de cuir ou de corde soutient une douzaine de cloches en bronze massif. Tous les trois temps, un déhanchement brusque fait s’entrechoquer les cloches, brisant la cadence métronomique des percussions. Ils n’avancent pas, ils conquièrent l’espace, le son du bronze est censé effrayer les mauvais esprits et les maladies pour protéger le village.

Dans la ville, les troupes se succèdent en un flux ininterrompu de couleurs et de sons. Au cœur de ce dispositif, les flûtes bansuri pisvo imposent leur souffle : leurs mélodies cycliques se mêlent au martèlement sourd des tambours et au tintement des cymbales pour saturer l’espace. De cette répétition obstinée naît une atmosphère hypnotique, presque lancinante, où la notion de temps finit par s’effacer totalement.

Au sein des processions, les hommes arborent fièrement les attributs de leur double identité : des cannes à sucre et des serpettes célèbrent l’abondance des récoltes, tandis que l’arc rappelle leur lointain passé de chasseurs. Parfois, l’atmosphère se fait plus martiale lorsque surgissent épées et bâtons. Selon mon guide, ces armes ne sont pas que décoratives ; elles servaient jadis lors de rituels de démonstration de force et de bagarres réelles qui éclataient fréquemment durant le festival.

Les participants les plus fidèles à la tradition arborent un pagne blanc rehaussé d’un foulard coloré noué à la taille, une chemise vert bouteille de coupe « safari » et un turban éclatant, rouge ou orange. C’est un ensemble d’une grande prestance, mais que l’on voit hélas de moins en moins : les vêtements occidentaux sont aujourd’hui en passe de détrôner ces parures séculaires.

Les femmes ferment la marche avec une grâce rythmée, synchronisant leur danse Timli sur celle des hommes dans une harmonie parfaite. Disposées en demi-cercle ou en ligne, elles se tiennent souvent par la taille ou par l’épaule, créant une onde mouvante qui ondule au gré des percussions.


Sur le chemin du retour, alors que nous n’espérions plus les voir – ils n’étaient pas nombreux cette année – nous croisons une autre troupe d’hommes-paons... Voilà qui finit en beauté ce triptyque de festivals Rathwa : Bhagoria, Holi et Kavant.

merci Ady 🙂
Bonjour ,
Très beau reportage comme d’habitude
Merci beaucoup
Cordialement