
Pendant quarante jours, le théâtre mystique Gavari s’anime sous les pas des troupes d’artistes adivasi, qui sillonnent les villages du Mewar (Rajasthan) pour incarner divinités et démons. Le dernier acte, appelé Galavan, atteint une intensité poignante jusqu’au bain sacré de la déité Gorja Mata. Ce rituel solennel marque l’apogée d’un mois d’ascèse et consacre le retour de la divinité à son élément d’origine.
Il m’aura fallu de longues années pour assister enfin, de bout en bout, aux festivités de Galavan. L’emplacement de la célébration changeant au gré des ans, je dus attendre qu’elle s’établisse enfin à ma porte. Et quelle célébration ! Il est vrai que les meilleures choses se font toujours désirer !
Vers 11 heures, j’arrive dans le quartier de Mala talai à Udaipur où une large communauté Bhil s’est établie. Pour une fois, mon timing est parfait : ni trop tôt, ni trop tard pour le coup d’envoi des festivités, mon tuyau était enfin le bon !
Je passe devant quelques maisons dont les habitants, surpris, me saluent de la main. Une allée drapée de tissus festifs me mène au temple de Beruji, un farouche avatar de Shiva identifiable à son chien, sa monture divine.
Dans l’enceinte du temple, le feu sacré est alimenté pour recueillir les braises destinées au dhuni, un pot disposé au pied de la divinité.
Tout au fond, abrités sous le porche du temple, des hommes rafraîchissent une idole d’un mouvement de chavar (éventail). À mesure que je m’avance, je distingue la déesse Gorja, juchée sur sa monture d’argile, un éléphant modelé par les kumar (potiers) de la région. Figure locale de la déesse Parvati et parèdre de Shiva, Gorja incarne la Shakti, essence même du principe féminin universel.
A ses pieds posé dans un panier, le masque du Budiya. Représentation du démon Bhasmasur pardonné par Shiva, le Budiya est le maître de cérémonie du Gavari. Derrière son masque en bois aux traits exubérants, il désamorce la peur, souvent avec une énergie brute, se déplaçant à contre-courant des autres danseurs pour marquer sa singularité.
Des bhopas (prêtres-chamans) m’incitent à pénétrer dans le sanctuaire où veillent les divinités protectrices du quartier. Ils s’affairent aux derniers préparatifs et endossent leurs habits de rituel.
Je ne tarde pas à identifier les Rai Mata, drapées de rouge et coiffées d’un long voile qui leur encadre le visage. Figures incontournables et puissantes de Gavari, elles personnifient Parvati et Mohini.
L’ambiance oscille entre décontraction et solennité, tandis que l’on perçoit déjà la concentration des bhopas absorbés par les préparatifs des rituels.
Les cérémonies s’ouvrent par une consultation divinatoire (Akha) : un bhopa saisit des grains de blé et de maïs, les compte et cherche à obtenir des combinaisons spécifiques de chiffres pairs ou impairs. Selon le nombre et l’ordre de ces grains, il appelle la bonne fortune et la prospérité, ou bien met au jour la colère d’un ancêtre ou d’un esprit malveillant.
Je suis désormais seule parmi les bhopas, tandis que la foule patiente hors de l’enceinte du temple. Je m’interroge sur ma présence ici. Personne ne m’interdisant de rester, je savoure la grâce de cet instant suspendu, au plus près des rituels.
Rapidement, les bhopas entrent en transe, le souffle court, agitant les morchadis (bouquets de plume de paon). Leurs corps secoués de spasmes, certains s’emparent de chaînes pour se frapper le dos. Loin d’être un châtiment, ce geste sert à contenir la puissance de la Shakti.
Si l’on doute encore de la réalité de leur transe, il suffit de soupeser ces chaînes : il faut un état de conscience modifié pour supporter sans douleur des coups répétés durant quarante jours d’affilée.
Les bhopas et les deux Raï mata se dirigent ensuite vers la place du quartier, où ils plantent le drapeau de la Shakti ainsi que son symbole, le trident, qui marque le centre des rituels.
Ils vont ensuite s’asseoir en rond pendant plusieurs heures, immobiles sous le soleil ardent. Seuls les fidèles viendront troubler leur silence en leur passant des guirlandes de fleurs autour du cou.
Autour de ce cercle sacré, le spectacle de Gavari prend vie à travers plusieurs scènes traditionnelles qui s’enchaînent. En premier lieu, c’est le Budiya qui surgit, effectuant des allers-retours avant de s’arrêter net, égrenant un mala (chapelet) au-dessus de sa tête pour signifier la transition entre le monde profane et le monde sacré.
Lorsque les rituels en cercle s’achèvent, au milieu de l’après-midi, le moment tant attendu de Galavan est arrivé : la grande procession la déesse Gorja jusqu’aux rives du lac Fateh Sagar.
En tête de cortège s’avancent les porteurs des paniers de blé germé. Fait nouveau pour moi, certains de ces paniers viennent se fixer directement sur la lame d’un sabre, rappelant de manière saisissante l’attirail guerrier de la déesse.
Au terme d’une marche de plusieurs kilomètres, le blé germé et l’idole de la déesse s’évanouissent dans les eaux du lac, murmurant à nos cœurs la leçon éternelle de l’impermanence.
Sitôt l’immersion terminée, la foule des fidèles se disperse en un instant, me laissant stupéfaite, comme si toute cette journée de Galavan n’avait été qu’un doux songe. Pour les acteurs de Gavari, c’est l’achèvement de quarante jours d’ascèse et le moment de retrouver la vie de tous les jours.
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