
Posée sur les vastes étendues du Rajasthan, à mi-chemin entre Udaipur et la ville rose, Shahpura cultive l’art de la discrétion. Étrangère aux foules touristiques, la ville dévoile une Inde intime où se croisent ferveur royale, traditions picturales séculaires et peuples ruraux. Véritable havre de paix, elle offre une immersion totale dans un monde resté hors du temps.
Fondé en 1631 par le prince Sujan Singh, arrière-petit-fils du célèbre Maharana Pratap et petit-fils de Maharana Amar Singh I du Mewar, l’état de Shahpura est né d’une concession de l’empereur moghol Shah Jahan, qui a également inspiré le nom de la ville.

Son âge d’or a été incarné par le règne progressiste de Sir Nahar Singh (1870–1932), qui a modernisé l’administration et investi l’essentiel des ressources dans l’éducation et l’irrigation. L’état a finalement cessé d’exister en 1949 lors de son intégration à l’Union indienne, laissant un important patrimoine architectural aujourd’hui valorisé par le tourisme.

Aujourd’hui, l’héritage des souverains de Shahpura est perpétué à Shahpura Bagh par leur descendance, marquant la suite de dix-huit générations de gardiens. Le domaine est actuellement géré par Rajadhiraj Jai Singh, la Ranisahiba Mandvi Singh, le Thakur Shatrujeet Singhji, la Thakurani Maya Singh et leurs enfants respectifs.
Cette cité historique s’articule autour d’une vieille ville fortifiée, cernée de murailles et percée de quatre portes qui protègent un dédale de ruelles pittoresques.

Entre ces remparts, l’atmosphère rappelle celle de Delwara, près d’Udaipur, avec ses ruelles colorées parsemées d’anciennes havelis traditionnelles.

Ces voies sinueuses mènent à l’ancien palais royal. Depuis l’intégration dans l’Union indienne, une partie de ce vaste complexe a été mise à disposition de l’État pour accueillir des structures éducatives, des infrastructures publiques et les services administratifs de la communauté locale.


En parallèle, d’autres portions du domaine, telles que la résidence d’été Shahpura Bagh comme vu plus haut ou le fort de Dhikola, sont quant à elles demeurées entre les mains de la famille royale.

Au-delà de l’histoire royale, les zones rurales et les villages environnants de Shahpura se caractérisent par une mosaïque humaine riche, où de nombreuses communautés traditionnelles perpétuent un mode de vie ancré dans la terre.

Lors d’une marche rurale organisée par Shahpura Bagh, les Bhils ont été la première communauté rencontrée. Issus de l’une des plus anciennes tribus (adivasi) du Rajasthan, ils réservent un accueil aussi discret qu’inestimable.

Leur architecture locale témoigne d’une transition entre modernité et tradition, unissant les structures en béton soutenues par l’aide gouvernementale aux demeures traditionnelles en pisé blanchies à la chaux. C’est d’ailleurs sur ces murs lumineux que les femmes dessinent chaque année, à l’approche de Diwali, les fresques mandana pour attirer la bonne fortune.

Assis en cercle sur une bâche à même le sol, des hommes bhils m’expliquent sans hésiter leur préférence en matière de logement. Face aux chaleurs accablantes du Rajasthan, leur choix est sans appel : ils préfèrent de loin la fraîcheur de leurs maisons traditionnelles en terre aux constructions en béton proposées par le gouvernement.

En quittant le « territoire » Bhil, on découvre un temple rustique voué à la Shakti, façonné à même la terre battue. L’atmosphère y est singulière avec ses monticules sacrés surmontés de visages peints en orange, flanqués de tridents et d’épées, un décor mystique qui s’anime intensément lors des cérémonies où les Bhopas (prêtres-chamans) entrent en transe.

Chose remarquable, ce lieu sacré partage son espace avec des sépultures musulmanes dont la communauté bhil prend soin au quotidien.

En s’enfonçant un peu plus au cœur du même village, les terres bhils cèdent progressivement la place à celles des Gujjars (gurjars), une communauté pastorale et agricole de premier plan. La frontière entre ces deux mondes se dessine à l’approche d’un sanctuaire voué au culte de Ramdevji, figure spirituelle incontournable du Rajasthan, vénérée comme un demi-dieu.

L’architecture des maisons change à mesure qu’on avance, affichant des façades plus soignées qui témoignent de l’aisance de ces propriétaires terriens.

Alors que je m’approche d’une maison, un homme Gujjar apparaît sur le seuil et m’invite à patienter un instant. Le temps d’ajuster avec soin son turban multicolore et de revêtir ses plus beaux habits pour m’accueillir.

Vingt minutes de route plus tard, nous voilà arrivés au village des Banjaras, et le contraste est immédiat ! Fini la discrétion et la réserve des communautés précédentes : les Banjaras affichent une énergie débordante, s’empressant de nous entourer en riant et en virevoltant sans une seconde de répit.

Descendants de grands marchands nomades et de caravaniers légendaires qui reliaient jadis les villages pour commercer le sel, les grains et les épices, les Banjaras se sont sédentarisés avec le temps. Si leur ancrage rajasthani reste fort, cette communauté historique s’étend également à d’autres régions de l’Inde, comme le Gujarat, le Maharashtra, le Karnataka, l’Andhra Pradesh et le Madhya Pradesh.

Au milieu de cette effervescence, un détail visuel frappe immédiatement : beaucoup arborent des regards d’un bleu céleste ou d’un vert émeraude perçant, une particularité qui rappelle la surprenante diversité de l’Inde.
Shahpura joue également un rôle culturel incontournable en tant que berceau historique de la peinture Phad. Cet art pictural traditionnel, exécuté sur des rouleaux de tissu à l’aide de couleurs exclusivement végétales, consiste en des fresques narratives dédiées aux épopées de divinités locales telles que le dieu-guerrier Pabuji et Devnarayan.

À l’origine, ces œuvres faisaient office de sanctuaires nomades pour les bardes itinérants appelés Bhopas, qui parcouraient les villages en racontant en chantant les histoires illustrées sur les rouleaux. Aujourd’hui, cet art minutieux est transmis de génération en génération par la célèbre famille d’artistes Joshi de Shahpura…
LIRE LA SUITE…Reconnaissable à ses dômes ornés de mosaïques multicolores, le complexe Ramsnehi Sampradaya s’impose comme le cœur spirituel de Shahpura. Fondé au XVIIIe siècle par Swami Ramcharan Ji Maharaj, cet ordre tire son nom d’une promesse d’amour inconditionnel envers le divin.

Une particularité y règne : ici, le mot « Ram » ne désigne pas le Seigneur Rama, mais incarne la conscience cosmique, universelle et sans forme qui habite toute chose. À l’instar des Ramnamis du Chhattisgarh, cette syllabe sacrée y est perçue comme un beej mantra, une source originelle et primordiale.

En rupture avec l’hindouisme classique, les moines et les fidèles ne pratiquent aucune idolâtrie. Ils concentrent toute leur ferveur sur la récitation constante et la méditation du nom divin, au point que le grand temple aux élégantes arches abrite simplement une estrade, entièrement dépourvue de la moindre idole.

Vêtus de tuniques roses pale qui les rendent immédiatement identifiables, ces hommes suivent des règles de vie rigoureuses, entièrement ancrées dans l’ascétisme, la compassion universelle et le don de soi.

Chaque année, entre mars et avril, à l’occasion du mois de Phalgun Shukla qui s’ouvre juste après les festivités de Holi, le Ramsnehi Sampradaya s’anime intensément pour célébrer le Phool Dol ka Mela. Durant cinq jours, ce grand festival rassemble des pèlerins venus des quatre coins de l’Inde pour vivre un moment de ferveur intense, fait de célébrations colorées, de foire et de profonde dévotion.
Shahpura est idéalement située à mi-chemin entre Jaipur et Udaipur (environ 220 km de part et d’autre, soit environ 4 heures de route).
Pour un séjour d’exception, Shahpura Bagh est l’adresse incontournable de la région.

Ancienne demeure estivale des dirigeants de Shahpura, ce domaine patrimonial se niche au cœur de plus de quarante hectares de verdure, où paons et hiboux s’épanouissent entre lacs et bungalows d’inspiration coloniale. L’établissement propose un petit nombre de suites spacieuses, sublimées par des antiquités qui composent un havre de paix à intimiste.

Côté table, les convives savourent une gastronomie authentique inspirée de recettes familiales, avec la possibilité de dîner au bord de l’eau.

Le séjour est également rythmé par de nombreuses activités : entres autres, safaris ornithologiques, immersion dans les villages voisins, initiation à l’art traditionnel du Phad et séances de yoga relaxantes.
