
À trois heures d’Ahmedabad, la foire de Tarnetar s’éveille en un spectacle rural parmi les plus flamboyants du Gujarat. Mêlant mythes ancestraux et liesse populaire, ce festival rassemble chaque année des milliers de membres de diverses communautés tribales et pastorales. Au cœur de cette effervescence colorée trône son emblème le plus précieux : le parapluie brodé. Véritable œuvre d’art façonnée de fils et de miroirs, il devient, à l’abri des regards, un fascinant théâtre nuptial.
La foire se déroule généralement sur trois à quatre jours entre août et septembre (durant le mois hindou de Bhadarva) dans le village de Tarnetar, dans le district de Surendranagar, au Gujarat.
Ce lieu plonge ses racines au cœur de la mythologie hindoue, entretenant un lien intime avec le Mahabharata. C’est en ces terres qu’eut jadis lieu le fameux « Swayamvar », la cérémonie solennelle où Draupadi choisit son époux. La légende conte que le vaillant archer Arjuna y accomplit l’exploit de transpercer l’œil d’un poisson en mouvement en ne guidant son regard que par le reflet de l’eau, méritant ainsi la main de la princesse.
quant au nom de Tarnetar il tire son nom du jour où le seigneur Vishnou, en manque d’un lotus pour adorer Shiva, offrit son propre œil en offrande. En remerciement, Shiva plaça cet œil sur son front, devenant Trinetreshwar Mahadev, un nom dont l’évolution populaire devint Tarnetar.
Au-delà du mythe, le rassemblement répondait à l’origine à des impératifs pragmatiques pour les communautés pastorales et tribales locales, telles que les Koli, les Rabari et les Bharwad. Autour du temple de Trinetreshwar, ces populations se réunissaient pour dynamiser le commerce et favoriser les rencontres au cœur d’une région isolée.
Né au VIIIe siècle, le site fut transformé entre le XVIIIe et le XIXe siècle en une foire culturelle majeure. Son temple actuel, le Trinetreshwar Mahadev, fut reconstruit en 1898 par le roi Karansinghji de Lakhtar (ou par les Gaekwads de Baroda selon certaines archives).
Ce mécénat royal, combiné à la réhabilitation des infrastructures hydrauliques, comprenant les trois bassins sacrés que sont le Brahma Kund, le Vishnu Kund et le Shiv Kund, conféra au sanctuaire une légitimité majeure et étendit la renommée de l’événement bien au-delà de la région. Une croyance locale y associe d’ailleurs un pouvoir purificateur, comparant un bain rituel dans ces eaux sacrées à un véritable pèlerinage dans le Gange.
Les Thakur de Muli (clan Rajpoute des Parmar) jouent un rôle rituel et historique essentiel à la foire de Tarnetar. Depuis plus de 800 ans, ils détiennent le privilège exclusif de hisser le premier drapeau sacré (Dhwaja Arohan) sur le dôme du temple lors de Ganesh Chaturthi, marquant ainsi officiellement le coup d’envoi des festivités. Ce geste perpétué par leurs descendants symbolise leur fonction de gardiens de la tradition et témoigne d’un lien d’affection séculaire avec les tribus locales rassemblées pour l’événement.
Fidèle à la dimension mythique de Draupadi, Tarnetar s’affirme comme un haut lieu de rencontres matrimoniales pour la jeunesse des communautés tribales et pastorales de la région, rassemblant notamment les Koli, Rabari, Bharwad, Khant, Kanbi, Kathi, Charan et les Harijan.
Cette tradition séculaire de séduction trouve son symbole le plus éclatant dans le parapluie brodé, véritable emblème des festivités de la foire de Tarnetar, élégamment parachevé par un paon qui le surplombe.
Exigeant parfois plusieurs mois de labeur, cet accessoire marie des motifs complexes, des éclats de miroirs et des franges de perles. Vêtus de gilets ornés et de dhotis colorés, les jeunes hommes brandissent leurs créations pour capturer le regard des jeunes femmes, arborant ainsi l’attribut par excellence de leur quête amoureuse au cœur des festivités.
Ces superbes parapluies font également l’objet de concours qui récompensent les plus belles créations au cœur des festivités.
Tarnetar est avant tout un immense espace de fête et de convivialité. Ici, le minimalisme passe aux oubliettes : la foire est une ode absolue au panache visuel !
Loin du quotidien, les participants profitent de cet événement pour se parer de leurs tenues les plus excentriques et vibrantes.
Une mention spéciale s’impose pour les bikers qui, dans un élan de créativité débridée, transforment leurs Bullet Enfield en véritables œuvres d’art roulantes. Ces passionnés ornent leurs montures de parures exubérantes et d’objets hétéroclites et farfelus, ajoutant une touche d’excentricité unique au spectacle déjà haut en couleur de la foire.
Chaque jour en matinée et en soirée, la foire de Tarnetar vibre au rythme des tambours et des danses circulaires, telles que le Raas ou le Rahado exécuté en parfaite synchronicité par les femmes, complétées par différents récitals de chanteurs et musiciens.

Les allées se couvrent de centaines de tentes et de comptoirs où s’exposent des denrées et des ustensiles du quotidien aux côtés de l’artisanat chatoyant du Gujarat, l’ensemble étant réhaussé par la magie des manèges et des spectacles forains.
Au-delà des festivités artistiques, l’événement s’enrichit des « Jeux Olympiques ruraux », nés d’une initiative conjointe de l’autorité sportive du Gujarat et de l’administration du district pour faire s’affronter hommes et femmes lors de compétitions athlétiques et de jeux traditionnels de plein air.
Situé à environ 80 kilomètres de Rajkot et à une trentaine de kilomètres de Muli, le site de Tarnetar est accessible en taxi et autorickshaw.
Pour l’hébergement, bien qu’il existe des tentes sur place, Muli s’impose comme le choix de prédilection pour séjourner au plus près de l’histoire locale, en posant ses valises à l’Ambika Niwas Palace, ancienne résidence de la famille royale transformée en hôtel patrimonial. Les hôtes y sont chaleureusement accueillis dans des suites spacieuses et savourent des menus préparés sur mesure par un chef.

Se déroulant entre fin août et début septembre, le festival coïncide avec la fin de la mousson. Les visiteurs doivent s’attendre à des conditions météorologiques exigeantes, caractérisées par une chaleur humide intense et des averses de pluie très probables qui transforment ponctuellement les sols en pistes boueuses.
Le seul bémol de ce festival réside dans l’absence d’un programme officiel, aucune affiche sur le site ou d’agenda en ligne : le programme se dévoile au compte-gouttes en fonction des arrivées des participants. Pour en profiter pleinement, il faut donc prévoir d’y passer plusieurs heures, voire toute une journée ou d’y revenir. Les festivités s’articulent généralement autour de deux temps forts : un premier set de spectacles et concours en matinée et un second en soirée.
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