
Récemment élevé au rang de « patrimoine culturel » du Madhya Pradesh, le festival de Bhagoria est une ode vibrante au renouveau. S’il marque l’arrivée du printemps et la fin des moissons, sa vivaah mela (foire matrimoniale) lui confère une aura romantique unique. Portées par l’enthousiasme des Rathwas et des Bhils, les festivités animent le mois de Phalgun pendant une semaine, jusqu’aux prémices de Holi.
L’appellation Bhagoria puiserait ses racines dans le terme Bhag, signifiant littéralement « s’enfuir ». Cette étymologie fait écho à une ancienne coutume des peuples Rathwa et Bhil : un jeune homme prend la fuite avec sa promise pour sceller leur idylle. Le couple reste alors à l’abri des regards jusqu’à ce que les familles, acceptant l’union, les reconnaissent officiellement comme époux.

À contre-courant des conventions sociales indiennes, les peuples autochtones cultivent une vision plus libre de l’union. Chez les Garasia, les Bhil, choisir son compagnon ou sa compagne est une pratique établie. Les Muria, au Chhattisgarh, poussent cette tradition plus loin avec le ghotul, véritable institution communautaire où les jeunes adultes séjournent pour s’initier ensemble aux responsabilités et aux rituels de la vie adulte.

Une tradition lie également Bhagoria aux divinités hindoues Bhav (Shiva) et Gauri (Parvati) : leurs noms respectifs auraient ainsi donné naissance à celui du festival, en hommage à leur union originelle.

La célébration de la terre nourricière est une autre facette essentielle de Bhagoria. Selon la tradition orale, le nom du festival proviendrait du village de Bhagor, où le souverain bhil Bhagga Nayak organisait dès le XIIIe siècle d’immenses fêtes post-récoltes. Ce rite de gratitude, né dans le district de Jhabua, a traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous.

Bhagoria se tient pendant sept jours dans plusieurs villages situés dans différentes régions du Madhya Pradesh : Jhabua, Dhar, Alirajpur, Barwani et Khargone.

Les festivités s’articulent autour d’une foire animée et de divers marchés tribaux, les haats, véritables vitrines de l’artisanat local. Si ces rassemblements constituaient autrefois l’unique lien social entre des villages isolés, ils demeurent, dans l’Inde contemporaine, le cœur battant de l’identité adivasi et un miroir vibrant de leurs traditions et de leur mode de vie.


Les festivaliers convergent vers Bhagoria en cohortes villageoises, s’entassant dans des jeeps ou des minivans à la limite de la rupture. C’est un spectacle en soi : tandis que certains s’agrippent avec agilité aux portières, d’autres voyagent perchés sur les toits, transformant chaque véhicule en une grappe humaine joyeuse et colorée.

À peine descendus de leurs véhicules, les Rathwas se rassemblent pour former de vastes cercles. C’est alors que s’élance la Bhagoria Gher : une danse extatique dont la cadence est dictée par le souffle des flûtes et le battement sourd des percussions.


Dans un tourbillon de couleurs, les danseurs font tournoyer leurs arcs et lancent des cris ancestraux, affirmant avec fierté leur héritage adivasi. Le rythme s’accélère, la ronde s’intensifie, et l’atmosphère devient rapidement hypnotique. Comme pour la Gavari des Bhils, on se laisse happer par la Bhagoria Gher, un voyage sensoriel qui nous plonge au cœur battant de l’Inde originelle.

Passé ce moment sacré, la procession progresse vers le cœur de la fête, puis les rangs se dispersent. C’est alors que la jeunesse entre en scène : des groupes de jeunes hommes et de jeunes femmes, arborant souvent des vêtements coordonnés, s’emparent des rues pour une parade joyeuse, affichant ainsi leur appartenance à un même village ou à une même lignée.

Si les jeunes hommes ont, pour la plupart, troqué le lungi-pagdi traditionnel contre une mode occidentale plus standard (au grand regret de l’observateur !), les femmes, elles, demeurent les gardiennes du style Rathwa. Elles arborent fièrement l’ensemble lugda-ghagra, où la jupe et le voile s’illuminent au contact d’imposants bijoux en argent à l’élégance exubérante.

L’ornementation traditionnelle se déploie en effet avec une richesse remarquable. On y distingue le haaidi Haar, ce long sautoir qui ponctue le buste, suivi d’une multitude de vank aux poignets. Les mains se parent de hathphul tandis que la silhouette est ceinte d’une kandora, cette ceinture de maillons larges qui retombe sur le côté gauche.


La foire de Bhagoria se termine le jour d’Holika (la veille du festival d’Holi)… Et, à partir de là, d’autres festivités prennent le relais, toutes aussi surprenantes et fascinantes que ce festival : Holi & Kavant.
Jai Johar ! Jai Adivasi !