
Une peinture Pithora, même reproduite sur une toile, est avant tout considérée comme un rituel sacré. Elle est effectuée par le peuple adivasi Rathwa des districts de Chhota Udepur et de Panchmahal au Gujarat. Dans cette cosmogonie colorée, le mur devient un seuil où le monde des hommes rencontre celui des divinités. Ces fresques naïves, qui semblent appartenir à des temps millénaires, illustrent la mythologie et la vie ordinaire des Rathwas. Chaque trait y est une prière visuelle, transformant l’art en un récit vivant de leur mémoire collective
Il y a encore beaucoup d’incertitudes sur l’origine de l’art-rituel pithora et les influences qu’il aurait absorbées. Certains historiens les font remonter aux peintures rupestres des grottes préhistoriques avec une assimilation dans la cosmogonie Rathwa de certaines déités du panthéon hindou (les dieux Indra ou Ganesha par exemple).

Les peintures pithora tournent principalement autour de l’histoire du dieu Rathwa « Pithoro » ou « Baba Pithoro », qui a donné son nom à cet art-rituel.

L’histoire naît d’une union secrète entre Kali Koyal et le roi Kunjul. Pour échapper à la fureur de son frère, le dieu Indra (Baba Ind)*, Kali abandonne son nouveau-né sur un lotus dérivant sur la rivière Yamuna.
Sauvé par miracle par sa tante Kajal, l’enfant grandit dans l’ombre jusqu’à l’âge d’homme. En quête de ses racines, Pithoro finit par révéler son identité. Loin de s’irriter, Baba Ind reconnaît son neveu et célèbre ses noces par un mariage grandiose, réunissant l’ensemble du panthéon divin
*Baba Ind est le dieu de la pluie et protecteur des animaux dans la cosmologie Rathwa

Cette procession nuptiale occupe le cœur de la fresque. On y contemple Pithoro chevauchant avec prestance, une perruche à la main gauche, suivi de la reine Pithori agitant un éventail. Pour les Rathwas, cette scène dépasse le simple mariage : Baba Pithoro incarne ici la source de toutes les créations de l’univers.
Pithori est la fille d’Abho Kunbi et de Mathari, le couple de fermiers représenté au bas de l’œuvre. Véritables figures tutélaires de la mythologie Rathwa, ils sont les pionniers de l’agriculture et de la vie pastorale. En raison de cette lignée terrestre et nourricière, Pithori est la divinité que l’on implore avec ferveur pour faire tomber la pluie en temps de sécheresse.

Dans la procession figure également Rani Kajal, la mère adoptive de Pithoro, représentée un peigne à la main gauche. Sa position, en tête du cortège, témoigne de son rang prestigieux de « Kuldevi », la déesse tutélaire des Rathwas. Le dieu Baba Ganeh clôt la marche, reconnaissable à sa peau bleue et tenant un hookah, symbole de sagesse et de sérénité.


Le rituel commence par la gratitude des Ghardhanis (les chefs de maison). Ils commandent une peinture Pithora pour remercier la divinité après l’exaucement d’un vœu.
La peinture se déploie alors sur les trois pans du Raj Bhit, le « mur royal », généralement situé dans une pièce à véranda ouvrant sur la cuisine. Cet emplacement est hautement symbolique car la légende raconte que Pithoro s’y cacha durant son enfance, choisissant ce mur comme siège sacré. C’est également sur cette paroi que les deux sœurs divines, Lakhari et Jokhari, auraient calligraphié le destin du jeune dieu.

Avant que l’artiste n’intervienne, les trois pans du mur reçoivent une double préparation rituelle. Une première couche de bouse mêlée de terre est appliquée, suivie d’un enduit d’argile blanche immaculée, le pandu. Traditionnellement, ce travail délicat est confié aux jeunes femmes non mariées du foyer, les Pandhuda Lavu, dont le geste prépare le terrain sacré à l’accueil des divinités.

Le rituel du Pithora est ensuite orchestré par le badwa, le chaman de la communauté. C’est lui que la famille sollicite pour initier la peinture et, une fois qu’il a déterminé la date propice, les lakharas sont conviés. Ces artistes-peintres, dont la fonction est exclusivement réservée aux hommes, donnent alors vie au récit sacré sous sa direction spirituelle.

Les lakharas délimitent d’abord l’espace sacré en traçant le him, une enceinte de motifs triangulaires dont l’entrée circulaire est baptisée jhanpo. Ses quatre angles symbolisent les extrémités du monde.
Le pinceau donne ensuite vie aux chevaux, figures centrales du Pithora, sur lesquels viennent s’installer dieux et déesses. Fidèle à la tradition, Baba Ganeh, fumant son hookah, est la première divinité à apparaître sur le mur. Tout au long de ce processus créatif, le rythme des chants et des incantations soutient la main des artistes, insufflant une âme à la fresque.

Fidèles à la tradition, les lakharas façonnent leurs pinceaux à partir de tiges de bambou. Ils préparent leurs couleurs en mêlant des pigments naturels au mahudo (l’alcool sacré issu de l’arbre Mahua) ainsi qu’au lait de vache, conférant à la peinture une texture et une symbolique uniques.

Une fois le Pithora achevé, le sacrifice d’une chèvre devant le « mur royal » marque l’apogée du rituel. Le Badwa, armé d’une épée, entre alors en transe pour inspecter la fresque : aux yeux des Rathwas, c’est le dieu Pithoro lui-même qui s’incarne en lui. Dans cet état second, le chaman conte l’épopée des dieux et dévoile l’avenir de la lignée. Si son épée pointe un oubli ou une imperfection sur la paroi, les lakharas doivent immédiatement procéder aux rectifications divinement ordonnées.
Cette consécration finale insuffle la vie à l’œuvre, qui dès lors n’est plus une simple image, mais un membre à part entière de la famille. Devenue l’âme du foyer, la fresque recevra des offrandes lors de chaque festival ou rite de passage, scellant le lien éternel entre Baba Pithoro et la communauté.

Compte tenu de la profusion des symboles, plus d’une centaine, et de la liberté d’interprétation propre à chaque lakhara, une exégèse exhaustive de la fresque est presque impossible. Chaque artiste apporte sa propre signature et ses variations au récit sacré. Je me concentrerai donc sur les motifs les plus emblématiques de cette cosmogonie.

Le pan central, situé face à la cuisine, se divise en trois registres horizontaux : le monde céleste au sommet, la procession nuptiale au cœur, et le monde terrestre à la base.
La partie supérieure incarne le royaume des dieux. Dans l’angle gauche trônent le dieu-soleil (Huriya Dev) et la déesse-lune (Handaryo Dev), gardiens universels de la création.
À leurs côtés figure une scène singulière : un tigre agrippé à une toile d’araignée. Cette dernière représente Mamo Karodiyo, l’oncle maternel de Baba Pithoro. La légende raconte qu’il utilisa son fil de soie pour aider le jeune dieu à s’élever jusqu’au royaume céleste de Baba Ind.

Dans ce même registre, le coin supérieur droit accueille Hadhol sur son destrier bleu, le messager des dieux. À ses côtés, perché dans un arbre, un oiseau noir tient un scorpion dans son bec : il s’agit du Koyal (le coucou indien), dont le chant emblématique accompagne le quotidien de l’Inde. Cet oiseau incarne la déesse Kali Koyal, la mère biologique de Pithoro. Bien que le mystère du scorpion reste entier, même pour les lakharas, cet arbre abrite également Kikiyari, le hibou annonciateur des éclipses.

Au centre du registre supérieur siègent les sœurs Lakhari et Jokhari, divinités voyantes dont le rôle fut de consigner le destin de Pithoro sur les parois du mur royal. À leur droite, le dieu du bétail trône fièrement sur son dromadaire, tandis que Kaman, le dieu de la chasse, se reconnaît à l’arc qu’il manie avec adresse.

Entre les deux extrémités supérieures de la fresque, cinq chevaux sans cavaliers (les Purvaj na Panch Ghoda) galopent en hommage aux ancêtres de la lignée.
La section centrale, comme nous l’avons souligné, est dédiée à la fastueuse procession nuptiale de Pithoro. Surplombant les montures, une ligne sinueuse ondule à travers la paroi : selon les interprétations, elle évoque tour à tour une guirlande festive, le cours d’une rivière ou la limite sacrée du village.

La troisième section, située à la base du Pithora, est ancrée dans le monde terrestre. Elle illustre le quotidien des Rathwas, peuple dont l’identité est profondément liée à la terre.
Cette partie de la fresque fourmille de détails sur la vie rurale : on y contemple le labeur des champs, l’élevage et la chasse, mais aussi des scènes domestiques comme le barattage du beurre ou la collecte du miel. Une place centrale est également accordée à la fabrication du Mahudo et du Tari, ces boissons sacrées que l’on retrouve traditionnellement chez les adivasis du Bastar et qui rythment la vie sociale et rituelle de la communauté.

Dans cette troisième section, deux figures singulières se distinguent : le Raja Bhoj et le Baar Matha no Dhani.
Le Raja Bhoj, souverain légendaire réputé pour sa profonde bienveillance, trône invariablement sur un éléphant. Véritable garant de la prospérité du foyer, il veille sur l’abondance des récoltes et la santé du bétail.

À ses côtés se dresse le Baar Matha no Dhani (littéralement « le maître aux douze têtes »), un personnage fascinant tenant entre ses mains Nagdev, le seigneur des serpents. Si certains érudits y voient une parenté avec Ravana de l’épopée du Ramayana, il demeure pour les Rathwas une divinité purement indigène. Ses douze têtes symbolisent sa protection s’étendant aux douze directions de l’espace, ainsi qu’une connaissance absolue de l’univers, faisant de lui le gardien suprême de tout organisme vivant.

Les deux murs latéraux sont quant à eux peuplés d’une multitude de chevaux : ce sont les Saval Dharmi Ghoda, des montures sacrées incarnant les ancêtres de la lignée et d’illustres guerriers. Fait fascinant, cette cosmogonie n’est pas figée dans le passé ; elle intègre des éléments de la modernité tels que des avions, des voitures ou des trains, qui viennent s’insérer naturellement dans ce récit séculaire.
Sur l’un de ces pans latéraux, la fresque dévoile parfois un épisode plus intime et audacieux : l’union extra-maritale entre Kali Koyal et le roi Kunjul, rappelant que le Pithora embrasse toutes les facettes, sacrées comme humaines, de l’existence.

Parmi cette armée de valeureux guerriers, une figure se détache dans l’angle supérieur du mur latéral gauche : Nakti Bhuten. Représenté sur un destrier d’un blanc immaculé, ou parfois laissé vierge de toute couleur, il veille sur la demeure comme un protecteur souverain, garant de la sécurité et de l’intégrité du foyer.

Aujourd’hui, il ne subsiste qu’une poignée de lakharas pour porter ce savoir millénaire. À l’image du théâtre folklorique Gavari des Bhils, les arts traditionnels indiens s’effritent sous la pression de la modernité. La jeune génération, faute de perspectives économiques, délaisse souvent les pinceaux pour tenter sa chance dans les grandes métropoles.
Certes, des mesures de sauvegarde émergent, comme l’obtention du label d’Indication Géographique (IG) en 2021. Mais si cette reconnaissance officielle est un premier pas, elle reste insuffisante : la survie du Pithora dépendra de nouvelles initiatives concrètes et, plus que tout, d’une volonté farouche du peuple Rathwa de préserver l’âme de ses ancêtres.

La famille Rathwa que j’ai rencontrée au fil de ce reportage fait figure d’exception : ici, on est lakhara de père en fils depuis cinq générations. Le plus jeune héritier, Naran Bhai, âgé de seulement 21 ans, parcourt désormais les salons internationaux pour promouvoir cet héritage. En transposant ses récits sacrés sur des toiles, il offre au Pithora une nouvelle résonance mondiale.
Cette migration du mur vers la toile est peut-être la clé de sa survie, n’en déplaise aux puristes pour qui cet art ne devrait exister que sur les parois d’argile des foyers.

>>>> Si vous souhaitez contribuer à la sauvegarde de cet art-rituel et commander une toile Pithora peinte par la famille Mansing Bhai Rathwa, merci de me contacter.
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Namaskaram Josyane, merci pour votre message ! Les Rathwas comme tous les autres peuples de l’Inde sont fascinants ! Une prochaine fois, peut-être voyagerez-vous avec nous ? https://mathinitravel.com
Bien cordialement,
Mathini
Un grand merci pour toutes ces précisions sur l’art pithora.
Je dois me rendre au Gujarat en mars 2024 avec TUI) et la visite de Chhota Udepur est à notre programme. J’espère pouvoir y rencontrer Naran Bhai ou Mansing Bhai et acquérir une de leurs toiles.
Merci Gisèle. Jai Johar ! Jai Adivasi !
J’espère effectivement retourner voir ces personnes, pourquoi pas au moment du festival l’année prochaine si tout va bien (il faut être prudent avec les projets aujourd’hui). Je reviendrai vers vous si cela se confirme.
Bonjour Gisèle, merci pour votre message. Peut-être irez-vous en personne acheter une toile sinon si je peux demander à Naran Bhai de vous en envoyer une. Namaskaram 🙂
Merci pour ce récit de l’art-rituel Pithora. J’ai visité la famille en février 2017 mais Mansing Bhai était absent ce jour là, je l’ai rencontré le lendemain au marché de Chhota Udepur. Je n’ai pu acheter une toile car c’était juste au moment du changement des anciens billets de 500 et 1000 roupies en nouveaux billets de 500 et 2000 roupies, il était très difficile de changer de l’argent. J’ai adoré la visite des maisons peintes ainsi que le petit musée à Chhota Udepur.