
Les Santhal forment l’une des communautés autochtones les plus vastes d’Inde, principalement implantée dans les états du Jharkhand, du Bengale-Occidental, de l’Odisha et du Bihar. Ce peuple tire sa force du Sarna Dharma, une spiritualité qui place la nature et les forêts sacrées au cœur de son univers. Ce lien profond avec l’environnement se manifeste jusque sur les murs de leurs maisons, décorés de peintures géométriques et florales d’une grande finesse. Pourtant, derrière cette harmonie se cache une identité de peuple guerrier, forgée par des siècles de résistance contre le colonialisme britannique et par un combat qui continue aujourd’hui pour protéger leurs terres ancestrales.

Issus de la famille austroasiatique, les Santhal parlent le santali, une langue parente des idiomes d’Asie du Sud-Est (Laos, Cambodge, Vietnam). Cette origine atteste d’une migration vers le plateau du Chota Nagpur (Jharkhand) vieille de 3 000 à 4 000 ans. Pour protéger cette identité unique face à l’influence du sanskrit, le Pandit Raghunath Murmu conçut en 1925 l’Ol Chiki, un alphabet indigène dont la graphie épouse les nuances phonétiques propres à leur culture.

Comme tout peuple, les Santhal possèdent leur propre mythe fondateur. Le récit du Kherwar raconte qu’aux premiers temps, le monde n’était qu’océan. Le créateur Thakur Jiu donna vie à deux oiseaux marins qui nichèrent sur une fine motte de terre. De leurs œufs naquirent Pilchu Haram et Pilchu Budhi, le couple originel. Leurs descendants voyagèrent à travers les terres mythiques de Hihiri Pipiri et Chai Champa avant de s’installer durablement dans les collines du Jharkhand.
L’histoire des Santals est marquée par une lutte ininterrompue pour la souveraineté, initiée par la grande révolte du Hool (1855) contre l’oppression coloniale britannique et l’exploitation des prêteurs extérieurs (Dikus). Mené par les frères Murmu, ce soulèvement massif a forcé l’administration coloniale à reconnaître leur spécificité via la création du district des Santhal Parganas et la mise en place de lois protectrices foncières.

Aujourd’hui, la résistance des Santals se cristallise autour de la reconnaissance officielle du « Code Sarna » ou Sarna Dharma, une revendication pour que leur foi soit reconnue comme une spiritualité distincte dans le recensement national. Le terme Sarna, qui signifie « bosquet sacré » en langue mundari, est ainsi devenu une bannière politique unificatrice partagée avec d’autres communautés Adivasi, comme les Oraon et les Munda.

La dimension militante du Sarna Dharma s’enracine directement dans les fondements les plus anciens de leur culture, car la spiritualité des Santhal est avant tout une forme d’animisme profond qui s’articule autour d’une hiérarchie d’entités surnaturelles régissant la vie quotidienne et la survie de la communauté.

Au sommet de cette cosmologie se trouve Thakur-Jiu, le créateur bienveillant qui soutient l’univers de manière globale mais demeure distant des affaires humaines immédiates. Sa présence est si sacrée qu’il n’est sollicité que rarement tous les cinq ou dix ans lors de fêtes spéciales.

Contrairement au Créateur, Marang Buru, dont le nom signifie littéralement « la grande montagne », est la divinité la plus proche des hommes et le chef actif des esprits appelés Bongas. Il siège sur le mont Parasnath dans l’état du Jharkhand qui est aussi un haut lieu de pèlerinage jaïn. Marang Buru a enseigné aux premiers humains les bases de la civilisation et assure aujourd’hui le lien vital entre les vivants et les ancêtres.

Refusant les temples bâtis, les Santhal vénèrent la nature dans des bosquets sacrés appelés Jaher Than où le sacré réside directement dans le vivant. Ce lieu est le domaine de Jaher Era, la gardienne protectrice du bosquet qui veille sur la santé du bétail et la prospérité agricole, particulièrement lors de la fête des fleurs appelée Baha.

Le Jaher Than est structuré par les arbres eux-mêmes, trois arbres Sals côte à côte accueillent Marang Buru, les Moreko-Turuiko (gardiens du bien-être du village) et Jaher Era, tandis qu’un arbre Mahua est réservé à la déesse de la fertilité Gosae Era. La relation entre le village et ces puissances invisibles est maintenue par le prêtre Naeke et le guérisseur Ojha, qui servent d’intermédiaires essentiels lors des rituels.
La décoration des maisons est sans doute la tradition la plus emblématique de cette communauté, transformant chaque village en une galerie d’art à ciel ouvert où les styles varient selon les spécificités régionales. Cet art est éphémère et cyclique ; les maisons sont repeintes et décorées à l’occasion des grandes fêtes comme le Sohrai, la fête des moissons du Jhakhand.

Les maisons Santhal sont traditionnellement construites avec des matériaux locaux, principalement de la terre crue, du bois de sal, du chaume ou des briques. Les murs épais et lisses sont faits d’un mélange d’argile, de bouse de vache et de paille, ce qui offre une excellente isolation thermique.

La décoration extérieure est une activité collective et exclusivement féminine, transmise de mère en fille, garantissant la survie de ce patrimoine visuel. Dans la région d’Hazaribagh, au Jharkhand, les maisons conservent une esthétique qui témoigne probablement des racines les plus anciennes de cet art. Les façades en terre y sont ornées lors du festival des moissons, le Sohrai.

Les motifs, souvent géométriques ou floraux, sont tracés à l’aide de pigments naturels extraits du sol (ocre, argile blanche, charbon). Ces décorations ne sont pas de simples ornements ; elles célèbrent la gratitude envers la nature et les ancêtres pour l’abondance des récoltes.

À mesure que l’on descend vers le sud du Jharkhand et l’Odisha, l’expression artistique gagne en intensité et en liberté. Ici, la sobriété des tons terreux cède la place à des teintes beaucoup plus vives et audacieuses.

Les murs deviennent des fresques vivantes où toutes les créations sont permises. On y voit fleurir des motifs de piliers stylisés, des instruments de musique traditionnels ainsi que des représentations détaillées de la faune et flore locales.

Souvent, le bas des murs est peint d’une bande de couleur sombre (noir ou chocolat), tandis que le haut reste plus clair, créant un équilibre visuel très structuré.


Si la modernisation rapide de l’Inde offre de nouvelles perspectives, le peuple Santhal reste confronté à des défis structurels profonds, notamment la dépossession de ses terres par l’exploitation minière et une marginalisation économique persistante. Pourtant, cette résilience s’accompagne parfois d’une ascension politique spectaculaire : l’élection en 2022 de Droupadi Murmu à la présidence de l’Inde. Première personnalité issue de la communauté Santhal à accéder à cette fonction, elle incarne une reconnaissance historique et un symbole d’espoir pour l’ensemble des peuples autochtones du pays.
