
C’est en polissant mon récit sur le mont Girnar que l’évidence s’est imposée : voilà des années que je faisais l’impasse sur Junagadh, la cité millénaire postée à ses pieds. Ignorer cet ovni architectural aurait été impardonnable. Car Junagadh est un théâtre de contrastes insolites, où l’extravagance des Nawabs du Gujarat défie la superbe de la pierre brute des citadelles rajpoutes. Un vide enfin comblé.
Pour comprendre l’architecture hétéroclite de Junagadh, il faut se pencher sur son histoire : un véritable mille-feuille culturel où dynasties hindoues, bouddhistes et musulmanes ont tour à tour façonné la ville.

L’histoire de Junagadh plonge ses racines dans l’Antiquité, d’abord comme un sanctuaire naturel autour du mont sacré Girnar, volcan éteint vénéré par les hindous et les jaïns. Dès le IIIe siècle avant notre ère, la cité s’impose comme une capitale provinciale majeure de l’Empire Maurya. L’empereur Chandragupta y fonde la première citadelle d’Uparkot, tandis que son petit-fils, l’empereur Ashoka, fait graver ses célèbres édits bouddhistes de tolérance sur un immense rocher de granit, marquant à jamais l’importance spirituelle et politique de la région.

Au Moyen Âge, entre le Xe et le XVe siècle, la dynastie des rajpoutes Chudasama prend les rênes de la ville et façonne son paysage monumental. Ce sont ces souverains qui reconstruisent les remparts massifs d’Uparkot. Cette longue période de domination hindoue prend fin brutalement en 1472, lorsque le sultan du Gujarat, Mahmud Begada, assiège et conquiert la citadelle, ouvrant la voie à l’influence culturelle et architecturale islamique.

À partir de 1730, une dynastie de gouverneurs musulmans d’origine afghane, les Nawabs (dynastie Babi), déclare son indépendance et prend le contrôle de Junagadh. Pendant deux siècles, ils modernisent la ville et y font bâtir des monuments extravagants, à l’image des minarets en colimaçon du Mahabat Maqbara.

Ce règne s’achève dans le chaos en 1947 : lors de l’Indépendance, le dernier Nawab choisit de rattacher son État au Pakistan malgré une population à 80 % hindoue. Face à la révolte populaire et à l’intervention des troupes indiennes, il s’enfuit à Karachi, et Junagadh est officiellement intégrée à l’Union indienne en 1948 après un plébiscite massif.
Le Mahabat Maqbara est sans conteste le joyau architectural de Junagadh, mais il est surtout le monument qui incarne le mieux la folie des grandeurs et l’excentricité de la dynastie des Nawabs. Si l’on connaît bien l’extravagance légendaire des Nawabs de Lucknow, celle des souverains de Junagadh n’a absolument rien à leur envier et rivalise d’audace.
Souvent résumé sous un seul nom, le site est en réalité un complexe de trois édifices majeurs accolés les uns aux autres, associant le Mahabat Maqbara lui-même, qui est le mausolée du Nawab, le Bahauddin Maqbara, qui abrite le tombeau du Vizir, et enfin la Jama Masjid.

Lors de ma dernière visite, l’ensemble venait juste de bénéficier d’une restauration majeure en blanc et or. Même s’il y a parfois à redire sur certains détails, cette fois-ci je ne m’offusque pas du résultat, tant les édifices étaient auparavant laissés à l’abandon. Cette nouvelle fraîcheur redonne toute sa superbe à cette folie architecturale, transfigurée en un véritable décor de conte de fées.


L’exploration du complexe débute par le Mahabat Maqbara. Commencé en 1878, ce mausolée principal abrite la tombe du sixième Nawab de Junagadh, Mahabat Khan II. C’est un chef-d’œuvre aux sculptures d’une grande finesse, dont les dômes en oignon et les arcs ciselés rappellent avec éclat le style moghol classique.

L’intérieur du mausolée se révèle étonnamment intimiste, baigné par une lumière diffuse qui traverse de hautes fenêtres d’inspiration française ainsi que de délicats jalis, ces claustras de pierre ajourée.

Au centre de la pièce, sous la grande coupole, les sépultures du Nawab Mahabat Khan II et des membres de sa famille reposent sur un carrelage orné d’incrustations de marbre noir et coloré. Sculptés avec une retenue qui contraste avec l’exubérance extérieure, ces tombeaux confèrent au lieu une profonde solennité.

Juste à côté, alors qu’il est censé n’être qu’un monument secondaire, se dresse l’édifice le plus spectaculaire visuellement : le Bahauddin Maqbara, dédié au Premier ministre du Nawab, Sheikh Bahauddin Hussain Bhar. C’est lui qui arbore les fameux quatre minarets flanqués d’escaliers extérieurs en colimaçon s’enroulant vers le ciel.

Cette prouesse technique et esthétique, totalement inhabituelle pour un minaret oriental, confère à l’ensemble un air de château surréaliste. L’influence européenne y est également saisissante, puisque les fenêtres à l’arc brisé, les piliers et les détails des façades semblent tout droit sortis d’une cathédrale française.

Pour autant, l’ancrage local reste fort, car les motifs de fleurs et de lianes sculptés dans la pierre jaune s’inspirent directement du savoir-faire traditionnel des artisans du Gujarat.

Attenante aux mausolées, la Jama Masjid complète magnifiquement le tableau. Elle adopte un style architectural gothico-islamique similaire, créant ainsi une harmonie parfaite au sein de ce complexe royal.

Perchée sur un plateau rocheux, la citadelle d’Uparkot est le berceau historique de Junagadh. Fondé vers 319 avant J.-C. par Chandragupta Maurya, ce fort légendaire a résisté à seize sièges avant d’être abandonné, puis redécouvert dans la jungle au Moyen Âge. Récemment rénovée, la forteresse dévoile aujourd’hui ses impressionnants remparts de vingt mètres de haut. Les franchir revient à feuilleter un livre d’histoire à ciel ouvert, où se mêlent de fascinants vestiges bouddhistes, hindous et islamiques.

L’accès au fort se fait par une succession de portes et d’arches monumentales connues sous le nom de « Toran Gate Passage »

En longeant les chemins de ronde, qui offrent une vue panoramique saisissante sur Junagadh et le mont Girnar, on découvre deux imposants canons médiévaux en bronze, baptisés Neelam et Manek. Forgés en Égypte puis apportés par la marine ottomane au XVIe siècle pour contrer les Portugais, ces monstres d’artillerie témoignent du rôle stratégique majeur qu’occupait Uparkot à l’époque.

Le véritable génie d’Uparkot réside pourtant sous la terre, dans sa capacité à avoir survécu à de si longs sièges grâce à une gestion de l’eau révolutionnaire. Le fort abrite deux puits à degrés monumentaux, uniques en leur genre car directement taillés dans la roche vivante : l’Adi Kadi Vav et le Navghan Kuvo.

L’Adi Kadi Vav impressionne par sa structure linéaire, une immense faille rectiligne plongeant profondément dans les entrailles du sol sans aucune colonne de soutien. Un étroit escalier de 120 marches fend la pierre pour guider les pas vers l’eau, piégée tout au fond de cette faille de terre.

Le Navghan Kuvo, quant à lui, s’enfonce de manière circulaire, entouré d’un escalier hélicoïdal d’où l’on observe l’abîme d’eau en contrebas.

Non loin de ces impressionnantes citernes se cache un autre joyau souterrain : les grottes bouddhistes d’Uparkot, datant des IIe et IIIe siècles. Taillées sur trois niveaux pour les moines itinérants, ces chambres troglodytes surprennent par la finesse de leurs détails.

Malgré les siècles, on y admire encore des halls de prière ornés de piliers aux motifs gréco-bouddhiques et des systèmes de ventilation ingénieux qui maintiennent une fraîcheur bienvenue, offrant un contraste saisissant avec la chaleur écrasante de la surface.
Au cœur de la citadelle se dressent les vestiges Rani Ranak Devi Mahal. Ce palais, transformé plus tard en mosquée sous le règne de Mahmud Begada, porte le nom d’une reine légendaire du XIIe siècle dont le destin tragique (sacrifice par le feu) hante encore les mémoires locales.

L’édifice impressionne immédiatement par ses proportions et sa structure ouverte sur le ciel, couronnée de trois dômes discrets posés au milieu. En y pénétrant, on se retrouve face à une véritable forêt de piliers en pierre finement sculptés qui soutiennent les lourdes structures horizontales des dômes.

L’architecture des lieux y mêle de façon fascinante l’art complexe et l’ornementation ciselée des temples hindous et jaïns du Gujarat à la pureté et la sobriété géométrique des espaces de prière islamiques.


Situé aux portes immédiates de Junagadh, le mont Girnar est l’épine dorsale spirituelle de la région. Ce massif volcanique aux 9 999 marches, couronné de majestueux temples hindous et jaïns, s’élève brusquement au-dessus de la plaine, à seulement quelques kilomètres à l’est du centre-ville…
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