
Située à la limite orientale du désert du Thar, Churu est souvent considéré comme sa porte d’entrée. C’est une cité souvent ignorée, mais, pour le voyageur curieux, elle se révèle être une véritable perle d’authenticité. Elle offre une occasion unique de percer les secrets du Shekhawati, loin du tumulte touristique, et de découvrir un pan de l’histoire marchande du Rajasthan conservé sur les fresques murales de ses havelis
La fondation de la ville est généralement attribuée à un chef Jat nommé Churru (ou Chuhru) autour de 1620, d’où elle tirerait son nom. Néanmoins, d’autres récits historiques suggèrent que la région fut initialement sous le contrôle de la dynastie Chauhan.

L’âge d’or de Churu coïncida avec l’ascension fulgurante des marchands Marwaris. Ces derniers y accumulèrent d’immenses richesses grâce à l’augmentation du commerce sécurisé de produits essentiels tels que les épices, les textiles et l’opium, faisant de Churu une plaque tournante commerciale essentielle.

Pour manifester leur opulence et leur statut social, ces familles érigèrent les somptueuses Havelis. Ces magnifiques résidences, richement décorées de fresques détaillées, transformèrent la cité en un paysage architectural racontant l’histoire de leurs fortunes.

Le déclin arriva brutalement avec l’établissement du Raj britannique et la révolution des transports. Le développement massif des chemins de fer sonna le glas des anciennes routes de caravanes du Shekhawati, ce qui força les Marwaris (notamment les Birla et Goenka) à migrer vers les nouveaux centres économiques comme Kolkata et Bombay. En partant, ils abandonnèrent leurs luxueuses Havelis. Cet exode a eu pour effet de figer le temps à Churu, qui est aujourd’hui préservée comme une « galerie d’art à ciel ouvert » où les murs peints témoignent silencieusement de sa gloire marchande passée.
Un des édifices les plus connus de Churu laissés par les Marwaris est la « Malji Ka Kamra » (la chambre de Malji), une haveli prestigieuse de vert vêtue, qui a été érigée au début vers les années 1920 sous l’impulsion du prospère marchand local, Malchan Kothari.

Le nom « Kamra » (chambre en Hindi) est un euphémisme ironique compte tenu de la taille de la demeure. Historiquement, cette structure servait non seulement de résidence, mais également de palais de plaisance (rang mahal) pour le Maharaja Ganga Singh de Bikaner lors de ses visites dans la région.

Du point de vue de l’architecture, Malji Ka Kamra représente un fascinant syncrétisme, mélange harmonieux entre les styles traditionnels indiens et les influences européennes de l’époque. Elle est particulièrement réputée pour ses stucs ornementaux recouvrant ses façades, complétés par les fresques colorées typiques de l’art du Shekhawati.

Après une période de déclin suivant le départ des familles marchandes, le bâtiment a été heureusement préservé et restauré pour servir d’hôtel patrimonial, permettant ainsi de conserver un témoignage vivant de l’opulence et du rôle stratégique de Churu.



S’il n’y avait qu’un seul lieu à découvrir absolument à Churu, ce serait sans conteste son Dérasar (temple jaïn), géré par les Kotharis, un véritable joyau architectural.

Ce temple se distingue radicalement des autres sanctuaires jaïns du Rajasthan tels que Ranakpur ou du Mount Abu, car il a été conçu non pas comme un lieu de culte austère, mais comme un petit palais enchanteur.

L’usage du marbre blanc, pourtant fréquent dans l’architecture jaïne, y est étonnamment limité. À la place, le dérasar célèbre l’art local à travers de nombreuses peintures et des céramiques murales, fidèles à l’esthétique de la région du Shekhawati.

L’abondance des lampes en verre soufflé, agencées autour d’un chandelier en cristal de Belgique, confère une atmosphère de pure féerie à ce lieu. Suspendues au plafond, ces lampes se déclinent dans une myriade de couleurs éclatantes, créant des reflets chatoyants. Cet éclairage transforme le dérasar en une expérience visuelle magique, dépassant la simple visite religieuse.

Les murs et le plafond témoignent d’un savoir-faire exceptionnel : ils sont recouverts de motifs complexes et de fresques polychromes détaillées. Souvent incrustées de feuilles d’or, ces œuvres d’art murales illustrent des figures et des scènes religieuses variées. Le dérasar rend d’ailleurs hommage à Shantinath, le seizième Tirthankara, maître éveillé du jaïnisme.

Une promenade à travers Churu révèle un chapelet d’autres Havelis, dont beaucoup sont plus ou moins abandonnées. Cependant, certaines fresques murales bien conservées justifient à elles seules la balade.

Parmi ces résidences remarquables, plusieurs méritent une attention particulière :
La Surana Hawa Mahal, également connue sous le nom de Surana Double Haveli, est une demeure d’une imposante splendeur architecturale. Elle doit son nom « Hawa Mahal » (palais des vents) à l’incroyable densité de ses petites ouvertures. On y dénombre pas moins de 111 fenêtres permettant une ventilation naturelle ingénieuse. Cette prouesse structurelle et ornementale témoigne de la mégalomanie et de la richesse des familles Marwaris de l’époque, qui rivalisaient pour ériger les havelis les plus spectaculaires de la région.

Située dans une rue discrète de Churu, la Banthia Haveli, construite en 1925, pourrait facilement passer inaperçue. Pourtant, cette demeure est célèbre pour abriter une peinture murale représentant une image de Jésus-Christ fumant un cigare. Les Marwaris se permettaient parfois d’intégrer des éléments humoristiques, excentriques, voire légèrement irrévérencieux, pour se démarquer et montrer leur audace.

A la sortie ouest de Churu, nous tombons sur la « Sethani ka Johra » : cette structure vieille d’un siècle est un point d’intérêt historique majeur. Elle fut construite par la veuve du marchand Seth Bhagwandas Bagla dans le cadre d’un projet de lutte contre la sécheresse. Il s’agissait d’une grande citerne conçue pour récolter l’eau de pluie et la conserver pour les périodes sèches. Ce kund sert maintenant de point « selfie » !
