
Échoué à 60 kilomètres au sud de Chennai et bercé par les embruns, le charmant village de pêcheurs de Mahabalipuram (Mamallapuram) exerce un pouvoir d’enchantement malgré son attrait très touristique. Les souverains de la dynastie Pallava y ont façonné des chefs-d’œuvre architecturaux d’exception, inscrits au patrimoine mondial de l’humanité, dont le rayonnement artistique s’est étendu jusqu’en Extrême-Orient.

Ayant régné sur le Tamil Nadu durant quatre siècles dès le VIe siècle, les rois Pallavas firent de Kanchipuram leur capitale et de Mamallapuram leur port. Bien avant eux, le site était déjà un comptoir commercial très actif fréquenté notamment par les Grecs.
Érigés aux VIIe et VIIIe siècles, la plupart des monuments de la cité furent commandés par Narasimhavarman Ier, surnommé « Mamallan » (« le grand guerrier »), qui a donné son nom au village. Conçu en grande partie comme un mémorial de sa victoire sur le roi Chalukya Pulakesin II, le site fut financé par les richesses de ses conquêtes.

Mahabalipuram se compose aujourd’hui de quatre types de monuments majeurs : des rathas (temples en forme de chars) taillés dans des monolithiques, des mandapas (temples taillés dans la roche), des temples bâtis en blocs de pierre et des fresques en bas-reliefs.

Le festival de Mahabalipuram a lieu chaque année à cheval sur décembre-janvier. Il est organisé par l’office du tourisme du Tamil Nadu. Des artistes de toutes formes de danses classiques de l’Inde (Bharatanatyam, Kuchipudi, Kathak, Odissi, Mohini Attam et Kathakali) s’y produisent, avec pour magnifique toile de fond les sculptures rupestres de « la descente du Gange » (voir ci-dessous).

La visite des monuments de Mahabalipuram s’ouvre généralement sur la « Pénitence d’Arjuna », également appelée « La Descente du Gange ». Ce bas-relief grandiose, l’un des plus grands au monde, mesurant 25 mètres de long sur 12 mètres de haut, est sculpté à même deux rochers monolithes.

La fresque donne lieu à deux interprétations principales :
Selon cette première hypothèse, le personnage juché sur une jambe, les mains levées vers le ciel, est Arjuna, le héros du Mahabharata. Il implore le dieu Shiva de lui accorder la Pasupata Astra, une arme redoutable capable de terrasser ses cousins ennemis, les Kauravas.

D’après la seconde lecture, le ascète représenté est le sage Bhagiratha, qui prie pour faire couler le Gange du ciel sur Terre afin de purifier les cendres de ses ancêtres et de libérer leurs âmes.
Certains spécialistes suggèrent enfin que cette œuvre monumentale déploie un double récit simultané, unissant habilement les destins d’Arjuna et de Bhagiratha.


Sur la gauche de la fresque d’Arjuna se dresse le Mandapa de Govardhana. Ce temple rupestre est prolongé par un magnifique bas-relief sculpté qui narre, entre autres épisodes mythologiques, l’histoire légendaire de Krishna soulevant le mont Govardhan pour protéger les villageois.


Situé à quelques mètres à droite de la fresque d’Arjuna, ce temple monobloc en forme de ratha (char) était à l’origine dédié à Shiva.
Son lingam a depuis cédé la place à une statue de Ganesha, la divinité à tête d’éléphant, gracieusement parée de bijoux et recouverte de pâte de santal. C’est aujourd’hui le seul sanctuaire en activité parmi l’ensemble des monuments de la colline.


Éléments incontournables du paysage de Mahabalipuram, la célèbre « boule de beurre de Krishna » et son rocher sphérique irrégulier de cinq mètres de diamètre défient les lois de la physique en tenant en équilibre sur une pente à 45 degrés.
Selon la légende, le petit Krishna, grand amateur de beurre frais, aimait puiser en cachette dans les réserves de sa mère avant d’en laisser échapper malencontreusement un morceau à cet endroit devenu emblématique.

Au nord de la « boule de beurre de Krishna » se dresse le temple rupestre de la Trimurti. Comme son nom l’indique, ce sanctuaire creusé dans la roche et doté de trois chambres distinctes est dédié à la Trimurti, la trinité hindoue : Brahma le créateur, Vishnou le préservateur et Shiva le destructeur.
L’entrée de chaque cellule est encadrée par des dvarapalas (gardiens célestes) sculptés sur de étroits panneaux. À l’extrémité droite du site, on découvre la parèdre de Shiva sous les traits de la déesse Durga à huit bras, terrassant le démon-buffle Mahisha.
À noter : il est particulièrement rare en Inde de rencontrer des sanctuaires dédiés au dieu Brahma, le plus célèbre d’entre eux demeurant celui de Pushkar au Rajasthan.


Juste derrière le temple de la Trimurti se cache, en contrebas, un petit panneau orné de sculptures animalières : éléphants, perdrix et singe.
Si certains guides évoquent volontiers un mur d’entraînement pour jeunes apprentis sculpteurs, l’hypothèse la plus vraisemblable y voit plutôt l’illustration d’un conte bouddhique Jataka, relatant les vies antérieures du Bouddha.

En rebroussant chemin derrière le bas-relief d’Arjuna, on accède au temple-grotte de Varaha, un sanctuaire rupestre dédié au dieu Vishnou.
Soutenu par quatre piliers aux délicats motifs de lions (l’emblème des rois Pallavas), le sanctuaire n’abrite plus d’idole, mais son mandapa s’orne de quatre bas-reliefs d’une grande expressivité :
Le panneau Nord illustre le sanglier Varaha, la troisième incarnation de Vishnou. Posant un pied sur le roi-serpent Naga, le dieu y soutient sur sa cuisse droite Bhudevi, la déesse de la Terre, qu’il vient de arracher à l’océan primordial : une allégorie de la délivrance des hommes face à l’ignorance.

Le panneau Sud met en scène Vishnou métamorphosé en Trivikrama, le géant aux huit bras armés. Cette fresque monumentale illustre la célèbre légende du roi Mahabali, dont le règne fastueux est encore commémoré aujourd’hui au Kerala lors du festival d’Onam.
Le panneau Est dévoile Gajalakshmi, la déesse de la prospérité, assise en majesté sur une fleur de lotus et recevant l’onction d’eau lustrale versée par deux éléphants et deux servantes.

Le dernier panneau en face à droite de l’entrée se compose de la déesse Durga debout sur un lotus sous un parasol royal.

En poursuivant tout droit après le Varaha Mandapa, on découvre un édifice d’un tout autre genre, composé de quatre piliers qui semblent soutenir un gopuram (une tour d’entrée) invisible.
Le Rayar Gopuram est en réalité une structure inachevée, abandonnée en l’état par les Pallavas. Les historiens estiment que le chantier a été brusquement interrompu à la suite de conflits entre dynasties rivales. Malgré son inachèvement, les piliers subsistants arborent de superbes sculptures représentant les dix incarnations (avataras) du dieu Vishnou.
Perché au sommet de la colline, à l’ouest, le trône au lion se présente sous la forme d’une plateforme surélevée, gardée à son extrémité par un lion sculpté.

Mahabalipuram ayant été le grand port des rois Pallavas, les archéologues soupçonnent qu’un palais s’élevait autrefois en ces lieux, cet emplacement énigmatique ayant potentiellement servi de trône royal.
En redescendant vers le phare de la ville, on aperçoit en contrebas le Mandapa de Ramanujan. Ce sanctuaire se distingue par sa façade dotée de six colonnes et quatre autres à l’arrière ornées de lions pourvus de défenses, un trait caractéristique des structures pallavas de Mahabalipuram.

L’un des attraits notables de ce site réside dans ses escaliers taillés directement dans la roche, qui invitent à gravir le rocher pour rejoindre les ruines d’un temple sommital.

itué à proximité du nouveau phare de Mamallapuram et datant de la fin du VIIe siècle, le temple rupestre de Mahishasuramardini est dédié à la déesse éponyme, une puissante incarnation de Durga.

Il abrite de somptueux bas-reliefs, parmi lesquels on admire une fresque représentant Vishnou endormi sur le serpent cosmique Adisesha, ainsi qu’une scène saisissante de Durga terrassant le démon-buffle Mahishasura.

Au cœur du sanctuaire, la niche centrale met en scène Somaskanda, une représentation du jeune seigneur Skanda assis entre ses parents, Shiva et Parvati.

Les historiens estiment que la shikara (la tour) du temple, aujourd’hui disparue, arborait à l’origine le même style dravidien que celle du célèbre Temple du Rivage.

Face au temple rupestre, le nouveau phare s’ouvre aux visiteurs (pour un droit d’entrée de 50 roupies) et offre un panorama remarquable sur la ville et l’ensemble du site archéologique.


Situés un peu plus loin, les Pancha Ratha (littéralement les « cinq chars ») sont de petites merveilles architecturales datant du VIIe siècle, attribuées aux rois Mahendravarman Ier et à son fils Narasimhavarman Ier.

Constituant de superbes exemples de l’évolution du style dravidien, ces édifices monolithes rappellent la forme de chars (bien que dépourvus de roues) et s’apparentent à des pagodes sculptées à même la roche, chacune étant dédiée à une divinité hindoue. Bien qu’ils n’aient aucun lien historique direct avec les textes épiques, ils tirent populairement leur nom des cinq frères Pandavas du Mahabharata (Yudhishthira, Bhima, Arjuna, Nakula et Sahadeva) ainsi que de leur épouse commune, Draupadi.

Établi en bordure de mer et faisant face à la baie du Bengale, le célèbre Temple du Rivage est cerné par un chapelet de sculptures de Nandi, le taureau divin.

Bien que les siècles et les embruns marins aient érodé sa pierre, ce joyau conserve toute sa splendeur. Il figure parmi les tout premiers sanctuaires en dur édifiés à Mahabalipuram, posant les bases de l’architecture dravidienne classique.


Juste en face de la « Pénitence d’Arjuna » se dresse le temple de Thirukadalmallai, un édifice dédié au dieu Vishnou également érigé par les rois Pallavas. Également connu sous le nom de Sthalasayana Perumal, ce sanctuaire est vénéré comme l’une des 108 demeures saintes de Vishnou, les Divya Desam, hautement sacrées dans la tradition tamoule.
Situées dans le hameau de Saluvankuppam, les grottes du Tigre et d’Athiranachanda forment un remarquable complexe de sanctuaires hindous datant du VIIIe siècle.

La grotte du Tigre doit son nom évocateur aux dizaines de sculptures de têtes de félin qui l’ornent. Érigée sous le règne du roi Pallava Rajasimha et dédiée à la déesse Durga, cette structure aux allures de décor de théâtre aurait servi, selon certains historiens, de estrade pour les festivités de la cour royale.

La grotte d’Athiranachanda, dissimulée derrière des rochers à quelques mètres de là, offre un contraste saisissant par son architecture beaucoup plus sobre. Elle est dédiée au dieu Shiva sous son épithète d’Athiranachandeshwara, qui n’était autre que l’un des nombreux surnoms du roi Rajasimha.
