
Établie à quelque cent soixante kilomètres de Mumbai, la vibrante capitale du Maharashtra, Nasik s’impose comme l’une des cités les plus sacrés de l’Inde. Terre de pèlerinage, elle s’embrase tous les douze ans de la ferveur mystique de la Kumbh Mela, tout en perpétuant le souvenir millénaire du Ramayana. Mais à cette spiritualité profonde répond, par un curieux contraste, un hédonisme inattendu. Nasik règne en effet sur la route des vignes indiennes. Blottis autour des rives paisibles du lac Gangapur, ses domaines viticoles font naître les plus nobles cépages : du subtil Sauvignon au lumineux Chardonnay, en passant par le Merlot et le Riesling.

De Mumbai à Nasik, la route s’aventure à travers les Sahyadris, la haute muraille des Ghâts occidentaux. Sous les averses de la mousson, ces reliefs se couvrent de verts incandescents, zébrées par d’innombrables cascades dévalant les falaises en un spectacle saisissant.

Plus industrielle que monumentale, Nasik ne livre pas ses charmes au premier regard. Si son cœur urbain bat au rythme du sucre, du coton et de l’huile, la beauté de la cité se niche ailleurs : dans son inaltérable aura spirituelle et la nature luxuriante qui l’enserre.

Au fil des siècles, son sol a vu s’égrainer les dynasties les plus illustres de l’Inde : des Satavahanas aux Chalukyas, des Yadavas aux Adilshahi, jusqu’aux Nizamshahi et aux Britanniques. Mais c’est sous l’égide des Peshwas, redoutables Premiers ministres de l’Empire marathe, que Nasik connut son véritable âge d’or. De cette époque fastueuse subsiste l’âme de la vieille ville, façonnée par les sanctuaires de pierre — à l’image du temple de Kalaram ou de Naroshakram — et par l’élégance discrète des demeures traditionnelles wadas.
Dans la langue locale, Panchavati signifie littéralement « la région des cinq arbres banians ». Disséminés à travers le quartier, dont l’un se dresse près de la grotte de Sita, ces vénérables géants enracinent l’identité du lieu.
Traversée par la rivière sacrée Godavari, Panchavati bat au rythme de la ferveur spirituelle, s’affirmant comme le cœur de Nasik. C’est ici, sur sa rive nord, que Rama, Sita et Lakshman élurent domicile durant deux ans et demi, après avoir passé une première décennie d’exil à Chitrakoot, dans le Madhya Pradesh.
Porté par la mémoire du Ramayana, ce sanctuaire à ciel ouvert abrite les temples les plus sacrés, ainsi que les ghats et les kunds où les pèlerins viennent accomplir leurs ablutions rituelles.

Sur les rives de la Godavari, le Ram kund est le plus vénéré des bassins sacrés de Nasik. On raconte que Rama y prenait ses bains et y immergea les cendres de son père, le roi Dashrath.

Fidèles à cette tradition, les pèlerins y confient encore aujourd’hui la mémoire de leurs défunts pour les affranchir du cycle des renaissances, en particulier à l’Asthivilay kund, un bassin aux sources réputées pour dissoudre les cendres en un instant. De grandes figures de l’histoire indienne, de Gandhi à Nehru, y ont d’ailleurs confié leur repos dernier.

Plus qu’un lieu de mémoire, le Ram kund est l’épicentre de la Kumbh Mela. La légende veut qu’une goutte d’amrita, le nectar d’immortalité, y soit tombée, faisant de ce sanctuaire le théâtre du plus grand rassemblement spirituel au monde.

Aux côtés des bassins sacrés, les rives de la Godavari égrènent une pléthore de sanctuaires, parmi lesquels le temple de Naroshankar retient l’attention. Malgré l’outrage du temps, cette demeure divine conserve un charme singulier.

Érigé en 1747 par Naroshankar Rajebahaddur, commandant en chef de l’armée des Peshwas, il se distingue par une architecture singulière. Ceint d’un mur fortifié, il est flanqué à ses quatre coins de tourelles couronnées de toits en chhatri, de délicates ombrelles de pierre.
Son entrée principale abrite un clocher qui abrite un véritable trophée d’histoire : la célèbre Naroshankar Bell. Cette cloche en bronze provient de l’église portugaise du fort de Vasai, enlevée après la victoire du prince Chimaji Appa sur les Portugais et acheminée jusqu’ici à dos d’éléphant pour récompenser la bravoure de Naroshankar.

Si sa toiture montre des signes de faiblesse, le bas du temple dévoile de superbes frises et des statues de Shiva en Kala Bhairava.


L’intérieur, menant au sanctuaire (garbhagriha), s’illumine de fines sculptures d’arbres de vie et de paons.

Élevé en 1790 par Sardar Odhekar, figure de la dynastie des Peshwas, le temple de Kalaram demeure l’un des sanctuaires les plus vénérés de Nasik. Il doit son nom à l’effigie du Seigneur Rama, sculptée dans un grès noir (kala signifiant noir en hindi) qui compose également les statues de Sita et de Lakshman dans le sanctuaire principal.

La tradition murmure que le sanctuaire originel, millénaire, aurait péri lors des invasions musulmanes. Pour soustraire l’effigie divine à la furie moghole, la statue de Rama fut dissimulée dans les eaux de la Godavari. Si l’on en croit la légende, Sardar Odhekar l’aurait redécouverte guidé par un songe, décidant dès lors d’ériger ce temple pour l’abriter à nouveau.

Sa singularité architecturale réside dans l’emploi de pierres noires extraites des collines voisines de Ramshej, conférant au sanctuaire sa ténébreuse et majestueuse empreinte.

En quittant Kalaram, on pénètre dans la vieille ville, où de belles demeures traditionnelles wadas résistent tant bien que mal à l’usure du temps. Voué à magnifier les rives de la Godavari, ce quartier fut autrefois conçu par les Peshwas, qui y convièrent les meilleurs artisans pour y ériger ces résidences d’exception.

Véritables chefs-d’œuvre d’architecture vernaculaire et bioclimatique, les wadas s’articulent autour d’un chowk, une cour centrale semblable aux havelis du Rajasthan. Leurs façades s’animent de vérandas en bois et d’une noble entrée à piliers, pensées pour optimiser la ventilation naturelle.

À quelques pas du temple de Kalaram s’ouvre la Sita Gufa, ou grotte de Sita. Haut lieu du Ramayana, c’est ici que le démon Ravana aurait kidnappé Sita, cherchant à venger sa sœur Surpanakha mutilée par Lakshman.

Après une heure d’attente en file indienne, on y pénètre par un couloir si étroit qu’il faut s’accroupir, donnant l’impression de descendre au cœur de la terre… Une épreuve à déconseiller aux claustrophobes !

Tout au fond trônent les statues en gré noir de Rama, Sita et Lakshman. Juste à côté, une seconde cavité abrite un lingam que Sita elle-même aurait vénéré. Si la ferveur du lieu fascine, c’est pourtant avec un soupir de soulagement que l’on regagne la lumière du jour.

À la sortie de la grotte, à l’ombre de l’un des cinq banians séculaires de la cité, un vendeur de rue découpe d’étranges tranches de Ram Kandmool. Apparentée aux agaves, cette racine cylindrique évoquant un billot de bois aurait nourri les ascètes en méditation au cœur des forêts. Selon la légende, Rama, Sita et Lakshman s’en seraient eux aussi nourris durant leurs années d’exil.

Situé aux portes de Panchavati, Tapovan signifie littéralement « la forêt de pénitence ». C’est ici que les sages venaient jadis méditer en quête d’illumination, et que Lakshman trancha le nez de Surpanakha, la sœur du roi-démon Ravana. C’est d’ailleurs de cet épisode que Nasik tire son nom, nasika signifiant « nez » en sanskrit.

Dans le Ramayana, Surpanakha est une veuve qui utilisa ses pouvoirs pour changer de forme pour tenter de séduire Ram et Lakshman. Elle attaqua aussi Sita, exaspérant Lakshman qui la mutila pour lui donner une leçon.

Aujourd’hui, Tapovan égrène ses grottes, ses petits sanctuaires et ses bassins sacrés (Brahmatirth, Shivtirth, Vishnutirth et Agnitirth) où les trois héros seraient venus se détendre.

Enfin, face au site, un temple-musée aux façades colorées retrace leur longue épopée, tandis que les visiteurs aiment immortaliser leur passage au pied de l’imposante statue d’Hanuman.


Situées à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Panchavati, les cascades de Someshwar s’imposent comme un lieu de villégiature prisé des familles et des jeunes couples. La rivière Godavari s’y précipite dans un canyon haut de dix mètres, offrant un spectacle d’une plus grande intensité à la saison des pluies.

Environ un kilomètre en amont se dresse le temple de Someshwar, l’un des plus anciens sanctuaires de Nasik. Entouré d’un chapelet de petits édifices religieux, ce haut lieu de dévotion est dédié au dieu Shiva.

Nashik réserve une dernière facette, beaucoup plus hédoniste : ses domaines viticoles. Forte d’une trentaine de vignobles, la cité s’impose comme la « capitale indienne du vin » ou la « Californie de l’Inde » en clin d’œil à la vallée de Napa. Assurant 80% de la production nationale, la région doit ce succès à son terroir d’exception, caractérisé par un sol bien drainé et un climat idéal conjuguant journées chaudes et nuits fraîches.

Pionnier en la matière, Sula y a établi le tout premier domaine en 1999. Outre les dégustations, le domaine propose deux superbes structures hôtelières de charme (The Source et Beyond Sula), offrant des panoramas imprenables sur les vignes et le lac Gangapur.

Aux portes de la ville, le site de Pandav Leni constitue une excursion incontournable. Creusées à flanc de colline le long de la route menant à Mumbai, ces vingt-trois grottes bouddhistes auxquelles s’ajoute un sanctuaire jaïn ont été façonnées entre le premier siècle avant notre ère et le sixième siècle de notre ère. Témoins d’un art bouddhique d’une grande virtuosité, elles n’ont rien à envier aux chefs-d’œuvre plus lointains d’Ajanta et d’Ellora.


Situé à une trentaine de kilomètres de Nashik dans le village de Trimbak, Trimbakeshwar est le temple du « seigneur aux trois yeux ». Abritant l’un des douze Jyotir-lingams, les très vénérés lingams de lumière, il constitue une étape absolument incontournable pour les pèlerins en route vers Nasik.
EN SAVOIR + SUR LES JYOTIR LINGAMS

Le temple est surplombé par la colline Brahmagiri qui, pendant la mousson, offre un spectacle grandiose avec une multitude de fines cascades dévalant les falaises.

Le temple est dominé par la colline de Brahmagiri, qui se pare en saison des mousses d’un spectacle grandiose : une multitude de fines cascades dévalant ses falaises. .
C’est également sur ses hauteurs que prend sa source la sacrée Godavari. Un sentier d’environ deux kilomètres, jalonné de cinq cents marches et d’une difficulté modérée, permet d’y accéder. L’effort est largement récompensé par une vue splendide sur la vallée et la magie intemporelle de fouler la source originelle d’un grand fleuve

Quand s’y rendre ? Pour admirer une nature exubérante, la mousson (juillet-août) offre des panoramas inoubliables. Il faut toutefois composer avec des pluies continues, des sols glissants et l’affluence touristique qui étire les files d’attente devant les sanctuaires. Une alternative idéale s’ouvre d’octobre à mars.
Comment s’y rendre ? En raison de chantiers réguliers sur la route nationale Mumbai-Nasik créant d’importants ralentissements, le train s’impose comme l’option la plus fluide et rapide, reliant les deux villes en environ 3 heures. Sur place, des rickshaws ou des voitures de location louées via votre hôtel facilitent les déplacements
Où se loger ? Les voyageurs en quête de charme et de confort se tourneront vers l’un des deux hôtels 4 étoiles du domaine de Sula. Pour un budget plus mesuré, l’hôtel IBIS, situé à cinq kilomètres du centre-ville, constitue un excellent choix avec un très bon rapport qualité-prix (environ 5 000 INR ou 50 euros la nuit).
Merci Patricia! Mise à part les fameuses grottes d’Ellora et Ajanta, c’est une région de l’Inde encore peu connue… Et tant mieux quelque part , ça laisse encore place à l’aventure ! Bien cordialement, Mathini
Merci Mathini et Dinesh pour cet aperçu d’une région qui, jusqu’à présent m’était inconnue.
Sans vouloir paraître nostalgique, je ressens le même charme devant la vieille ville de Sayla et celle de Nashik, d’époques différentes, mais aussi belles malgré leur décrépitude.
L’intérieur des wadas semble malgré tout plein de charme, certaines semblent même avoir été restaurées à Pune. Espérons qu’il en soit prochainement de même pour celles de Nashik, reflet d’une époque surannée.