Phad, une épopée sur toile

Le Phad est l’une des expressions artistiques et culturelles les plus fascinantes de l’Inde. Originaire du district de Bhilwara et plus particulièrement de la ville de Shahpura au Rajasthan, cet art traditionnel unit peinture sur rouleau de tissu, narration épique, musique et théâtre populaire. Véritable temple nomade, le Phad est à la fois un chef-d’œuvre visuel et un patrimoine vivant transmis de génération en génération.


Qu’est-ce qu’un Phad ?


Si le mot « Phad » signifie littéralement « pli » ou « dépliage » dans les dialectes locaux du Rajasthan, il tire par ailleurs probablement ses origines du sanskrit patt, un terme qui qualifie une surface plate destinée à l’art.

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La toile sacrée est dépliée avant la représentation

Fonctionnant comme un sanctuaire nomade lors des rituels religieux, le Phad se présente sous la forme d’une grande fresque verticale peinte sur du coton ou de la soie (khadi). D’une longueur variant de 4,5 à 9 mètres pour une largeur d’environ 1,5 mètre, cette œuvre doit son nom à sa conception même : on la roule pour faciliter son transport et on la déploie au moment des cérémonies.

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Le rouleau phad | Artiste : Pravin Joshi

Si l’Inde compte plusieurs traditions de rouleaux peints narratifs, telles que le Patachitra (Odisha et Bengale occidental), le Paitkar (Jharkhand) ou le Cheriyal (Telangana), le mot « Phad » reste quant à lui exclusivement rattaché aux traditions et aux récits épiques du Rajasthan.

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Le Phad se présente sous la forme d’une grande fresque verticale peinte sur du coton ou de la soie

Les origines du Phad


Berceau historique et centre névralgique du Phad, la ville de Shahpura (district de Bhilwara, au Rajasthan) abrite cet art depuis plus de 700 ans. Il a vu le jour sous l’impulsion de bardes itinérants, les Bhopa (hommes) et Bhopi (femmes), qui colportaient de village en village les épopées de héros locaux et de divinités guerrières.

Shahpura entre udaipur et Pushkar est le berceau du Phad

Nourri par la culture rajpoute et les traditions de la Bhakti (dévotion), le Phad offrait aux populations rurales un accès nomade au sacré, mêlant spiritualité, éducation religieuse et divertissement. Jalousement gardé de génération en génération, cet art traditionnel a été codifié par de grandes familles d’artistes, dont la prestigieuse famille Joshi, qui continue aujourd’hui de faire vivre ce savoir-faire unique à Shahpura.

Le Phad offrait aux populations rurales un accès nomade au sacré

Le rôle des Bhopa – Bhopi


Le Phad fait partie intégrante d’un rituel vivant. Sa mise en scène, connue sous le nom de « phad banchana », se traduit littéralement par « la lecture de la légende ».

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Les Bhopas – Bhopi | artistes : bablu_chanwriya.

Autrefois, la nuit venue, le Phad était tendu entre deux poteaux. Éclairé par la lueur d’une simple lampe à huile, le Bhopa et la Bhopi chantaient les louanges et les exploits des divinités et des héros locaux, en s’accompagnant d’instruments traditionnels comme le ravanhatha. Portés par la danse et la mélodie, les fidèles écoutent l’épopée, prient et entrent en communion avec le divin. Au petit matin, le rouleau est délicatement replié pour être conservé jusqu’à la prochaine représentation.

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La Bhopi et un des bhopas en train de se préparer avant le spectacle | Artistes : bablu_chanwriya.

L’univers du Phad repose sur une stricte répartition des rôles entre les artistes et les commanditaires. La communauté Nayak porte l’histoire de Pabuji, la communauté Gujjar celle de Devnarayan, tandis que d’autres groupes comme les Rajpoutes interviennent dans certaines variantes.

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Les instruments simples pour la cérémonie : percussions et ravanhatha

À l’origine de ces représentations se trouve souvent la communauté pastorale nomade des Rabari, qui invitaient les Bhopas pour ses rituels. Quant à la création matérielle des phads, elle est confiée aux peintres de la famille Joshi, membres de la communauté des Chipa de Shahpura, seuls dépositaires de cet art de la peinture sur tissu.


Les thèmes et les divinités représentés


Les rouleaux de Bhilwara narrent principalement les aventures mythologiques et historiques de figures révérées comme des demis-dieux au Rajasthan, dont les épopées structurent la vie spirituelle et sociale des communautés rurales.

Devnarayan Ji

Parmi ces grandes figures, Devnarayan Ji occupe une place centrale en tant que divinité majeure vénérée avec ferveur par la communauté pastorale des Gurjars. Son Phad fait partie des plus imposants réalisés, atteignant souvent neuf mètres de long. Considéré comme un avatar terrestre de Vishnou, Devnarayan Ji partage sa symbolique. Les peintures traditionnelles Phad soulignent sa divinité suprême par la présence d’un cobra dressé, et la tradition populaire rapporte qu’il chevauche Basak Nag, le roi des serpents.

Pabuji | Artiste : Pravin Joshi

Autre héros incontournable, Pabuji est un chef Rajpoute du XIVe siècle qui a traversé les siècles pour devenir le protecteur vénéré des vaches, des chameaux et des opprimés. Son épopée raconte son dévouement indéfectible envers les démunis, ses serments sacrés et son sacrifice héroïque au combat, des valeurs chevaleresques qui résonnent profondément auprès des éleveurs nomades et des populations locales.

La déesse Durga | Artiste : Pravin Joshi

D’autres rouleaux viennent enrichir cet immense patrimoine narratif en illustrant les légendes de figures tout aussi vénérées. C’est le cas de Ramdev Ji, saint guerrier vénéré pour sa compassion envers les plus faibles, du seigneur Krishna, dont les exploits mystiques et amoureux traversent les âges, ou encore de Tejaji, une autre grande divinité populaire invoquée notamment pour se protéger des morsures de serpents.

Hanuman Chalisa | Artiste : Pravin Joshi

À travers ces récits peints, c’est toute la mémoire collective et la ferveur dévotionnelle du Rajasthan qui se trouvent ainsi immortalisées.


Technique


Fruit d’un savoir-faire minutieux transmis de génération en génération, la confection d’un Phad repose sur une stricte tradition familiale. Elle est l’œuvre de la communauté Joshi (Brahman) de Shahpura. Longtemps réservée aux hommes de la lignée, cette transmission s’est aujourd’hui ouverte aux femmes, perpétuant l’excellence de cet art sur toile.

Pravin Joshi et son épouse qui font partie des derniers artistes de Phad

Les artistes y emploient exclusivement des pigments naturels issus de plantes, de minéraux et de pierres broyées, reliés par un mélange d’eau et de gomme végétale, chaque teinte étant investie d’une forte charge symbolique.

Les pigments naturels utilisés pour le Phad

L’étape ultime de la création d’un rouleau est le rituel de l’Aankh Kholna (l’ouverture des yeux). Un jour propice, l’artiste peint les pupilles de la divinité principale au centre de la toile. Ce dernier coup de pinceau insuffle une vie divine à l’œuvre, transformant le tissu en un temple vivant et mobile avant qu’il ne soit officiellement remis au prêtre-chanteur.

À l’autre extrémité de son existence, lorsqu’un Phad est trop usé par des décennies de voyages, il subit le rituel du Tandakarna (le refroidissement). Le Bhopa interprète alors une ultime prière avant d’immerger respectueusement le rouleau sacré dans une étendue d’eau sainte, comme le Gange ou le lac Pushkar, afin de libérer la présence de la divinité.

Comme tous les arts traditionnels, le Phad et ses représentations se font de plus en plus rares face à la modernité, et les jeunes générations, attirées par de nouveaux modes de vie, se détournent souvent de cet héritage ancestral. Pourtant, malgré la menace d’extinction qui pèse sur ces rouleaux sacrés et sur les chants des Bhopas, la transmission de ce savoir-faire unique survit grâce à l’engagement de quelques familles d’artistes passionnés comme bablu_chanwriya. En adaptant leur art aux galeries contemporaines et en le faisant découvrir au-delà des frontières du Rajasthan, ils tentent de maintenir vivante la flamme de cette mémoire visuelle et spirituelle.

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