
Célébré à l’issue des neuf nuits du festival de Navaratri, Dussehra est traditionnellement associé au Ramayana, la grande épopée hindoue, et plus particulièrement à la victoire du seigneur Rama sur le démon Ravana. Pourtant, dans la région du Bastar, au Chhattisgarh, le festival prend une tournure totalement inédite : entièrement dédié à Devi Danteshwari, la divinité tutélaire locale, il trouve ses racines et toute son originalité dans les traditions des peuples autochtones. S’étirant sur 75 jours, il s’impose ainsi comme l’un des plus longs festivals au monde.

Vénérée comme un avatar de la déesse Durga et l’une des très saintes Shakti Peetha, Danteshwari occupe une place centrale dans la spiritualité de la région. Si les populations autochtones ont intégré cette divinité hindoue à leurs propres déités locales, les Anga Deo, c’est aussi en raison de son lien intime avec l’histoire royale. Selon la légende locale, la déesse aurait sauvé le souverain du Bastar de ses assaillants en le protégeant au cœur d’une forêt, faisant d’elle la divinité tutélaire attitrée de la famille royale.


Tout remonterait au Maharaja Kakatiya Purushottam Deo, héritier de la prestigieuse dynastie Chalukya. Pour honorer Krishna au temple de Jagannath à Puri. le roi aurait enduré une année entière de marche en prosternation.

En guise de récompense pour cette immense dévotion, le dieu de Puri lui fit don d’un char à douze roues, qui, s’étant disloqué en route en deux véhicules de huit et quatre roues, scella le destin du festival. Depuis lors, la procession du Rath Yatra (ou Bheetar Raini), où deux chars monumentaux défilent à Jagdalpur, perpétue cet héritage divin. Cette fondation hindoue s’est ainsi ancrée durablement dans la culture et les rites des communautés tribales de la région.
C’est à Jagdalpur, cœur administratif du Bastar, que se rassemblent toutes les tribus durant le festival, escortant leurs divinités logées dans des structures de bois appelées Anga Deo. Ces figures totémiques, aux racines profondément animistes, constituent l’essence brute du sacré.

Lors du Bheetar Raini, l’intensité monte d’un cran : soulevées à bout de bras par les Angas en état de transe, ces divinités s’animent au son hypnotique des tambours et des moharis. Portées par la ferveur et les libations d’alcools locaux, comme la Salphi ou le Malpua, ces danses sauvages et rituelles agissent comme un bouclier contre les forces maléfiques.

Bien que le festival s’étire sur 75 jours, de la nouvelle lune de Shravan (juillet) jusqu’à la mi-septembre ou octobre (Ashwin), son apogée se concentre sur les dix derniers jours, qui coïncident avec le Navaratri commun. Les deux derniers jours constituent le point culminant des célébrations, lorsque les rues de Jagdalpur s’animent au passage d’un imposant char en bois, tiré par des centaines d’hommes.
Voici, les principales étapes (liste non exhaustive) de ce festival unique en son genre.
Le coup d’envoi du festival est donné par le Paath Jatra, lors de l’Hariyali Amavasya (Amoos Teehaar), cette lune noire du mois de Shravan (juillet) placée sous le patronage de Shiva qui célèbre le retour tant attendu de la mousson. Pour amorcer ce long cycle, un tronc de sal, bois noble et incontournable du sous-continent, est prélevé dans la forêt voisine et acheminé jusqu’au sanctuaire de Devi Danteshwari. Des rites minutieux y sont alors officiés, scellant le début des célébrations par des sacrifices rituels de chèvres*.

Au-delà de son rôle inaugural, cette cérémonie du tronc revêt une importance pratique : le bois récolté servira à façonner certains éléments indispensables à la construction du grand char qui défilera lors des deux derniers jours du festival.
*Les sacrifices d’animaux restent encore en vigueur en Inde, même s’ils sont de plus en plus décriés. Ils sont surtout effectués lors de rituels tantriques dans certains temples dédiés à la déesse Durga comme à Guhawati ou Kolkata.
La cérémonie du « Kachan Gadi » marque l’autorisation symbolique des divinités pour l’ouverture du festival. Elle se déroule dans l’ancien temple de la déesse Kachan, où le Maharaja du Bastar se rend en procession afin d’implorer sa bénédiction.

Cet accord divin est transmis par l’intermédiaire d’une jeune fille de la tribu Mirgin-Mahara : posée en transe sur une balançoire de bois et de ronces, elle incarne la déesse Kachan Devi et accorde officiellement au Maharaja la permission d’initier les festivités

Au cours de ce rituel, un jeune issu de la tribu Muria est installé dans une fosse creusée près du palais de Jagdalpur. Il s’y engage dans un jeûne solennel de neuf jours : une épreuve d’ascèse cruciale dont la réussite conditionne la bienveillance des esprits et le bon déroulement des festivités.

Célébrée à la tombée de la nuit au temple Danteshwari du palais de Jagdalpur, la Nisha Jatra s’ouvre par la vénération des armes de la déesse par le Maharaja et les prêtres. La cérémonie se poursuit par un rituel solennel où douze hommes apportent des offrandes sacrées contenues dans des récipients en terre cuite.

Le neuvième jour est marqué par le rituel du Jogi Uthayee (« le lever du jogi »), au cours duquel le jeune dévot met fin à son jeûne sous les honneurs de la communauté.

Ce même jour se déroule le Mavli Parghav : transportée dans un palanquin depuis son temple de Dantewada jusqu’à Jagdalpur, la déesse Mavli est accueillie en grande pompe par le souverain. Cet événement offre également un spectacle saisissant avec la célèbre danse du bison, exécutée par la tribu des Dandami Maria.

Véritable paroxysme du Bastar Dussehra, le rituel du Bheetar Raini insuffle une énergie vibrante à la ville. La déesse Danteshwari y est portée en triomphe sur char à huit roues, tracté par la force des hommes de la tribu Dandami Maria.
La ferveur cède la place à une frénésie saisissante lorsque les Angas et leurs Anga Deo entrent en scène, fendant la foule avec impétuosité. Le rituel s’achève par un spectaculaire coup de théâtre : le vol du grand char par une centaine de membres des tribus Maria et Muria, déterminés à l’emmener jusqu’à Kumdakot.


Chaque année, un nouveau char (Rath) à deux étages est taillé dans du bois de sal pour le festival. Sa fabrication repose sur une stricte répartition des rôles entre les communautés : les charpentiers proviennent du village de Beda Umargaon, tandis que l’assemblage est confié exclusivement aux Saoras. Une fois achevé, ce monumental attelage est tiré par les membres de la tribu des Bison-Marias de Killepal.


Le lendemain du Bheetar Raini, le souverain et ses ministres gagnent Kumdakot afin de récupérer le char « confisqué » la veille par les tribus. Avant toute chose, le Maharaja se rend dans une modeste cabane en bois pour y offrir à la déesse le premier riz de la nouvelle récolte. À l’issue de cet hommage, le grand attelage est ramené en grande cérémonie jusqu’aux portes du palais de Jagdalpur.


Au terme de cet incroyable festival vient le temps des adieux lors du Kutumb Jatra. Au cours de cet ultime rituel, les divinités locales des différentes tribus du Bastar prennent congé dans une atmosphère empreinte de ferveur. Un éphémère sanctuaire est alors tressé de feuilles de bananier, de fleurs et d’offrandes. Puis, sur le coup de minuit, la divinité suprême, Danteshwari Devi, prend le chemin du retour vers son temple originel de Dantewada.
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