
Si je ne devais garder qu’un seul souvenir du Kérala, ce serait la fascinante régate d’Aranmula. Le jour de la fête, les eaux de la rivière Pampa s’animent sous un déploiement de couleurs éclatantes où se répondent la grâce des saris et la brillance des coques de bois vernis. Portés par un chant puissant et hypnotique qui guide la cadence, les célèbres bateaux serpents fendent le courant avec une agilité saisissante. Plus qu’une simple rivalité nautique, cet événement séculaire s’apparente à une vibrante prière offerte au Seigneur Krishna, un moment suspendu où la communion humaine et la ferveur spirituelle ne font plus qu’un.

L’Aranmula Uthrattathi Vallamkali, plus communément appelée la course des bateaux serpents, constitue le festival emblématique du village d’Aranmula ainsi que l’une des compétitions nautiques les plus vénérées et anciennes du Kérala.

Célébrée chaque année le jour d’Uthrattathi durant le mois de Chingam du calendrier malayalam, qui correspond aux mois d’août ou de septembre de notre calendrier grégorien, cette manifestation entretient des liens profonds avec le temple sacré de Parthasarathy et les festivités d’Onam.

Cet événement transcende toutes les barrières en rassemblant l’ensemble des communautés, des âges et des classes de la société. Son organisation est placée sous l’égide de la « Seva Sangam Palliyodam », une institution fédérant deux représentants issus de chacun des quarantaine-huit villages propriétaires d’un prestigieux bateau serpent dans le district d’Aranmula.
La légende fondatrice attribue la naissance de la course d’Aranmula à la commémoration de la traversée de la rivière Pampa par Arjuna, l’un des cinq frères Pandava immortalisés dans la grande épopée du Mahabharata.

Selon le récit traditionnel, au terme d’une longue ascèse, Arjuna regagna ses terres natales en transportant une précieuse idole du Seigneur Krishna. Arrivé sur la rive nord de la Pampa alors en crue menaçante, il se trouva dans l’incapacité de progresser.

C’est alors qu’un humble villageois surgit pour le conduire à bon port sur une modeste embarcation. Une fois la traversée accomplie et l’autre rive atteinte, Arjuna déposa la statue à l’emplacement précis où s’élève aujourd’hui le temple sacré de Parthasarathy. Pour honorer ce noble service rendu par un batelier au héros légendaire, des joutes nautiques furent instaurées sur les flots de la rivière, face au sanctuaire du dieu Krishna.


Portant le nom de Chundan Vallam en langue malayalam, les pirogues d’Aranmula, dont l’origine remonterait aux souverains de la dynastie Chempakasserry, sont ici qualifiées de Palliyodams, ce qui signifie littéralement les vaisseaux divins du Seigneur Krishna. La tradition orale enseigne que la conception originale de ces impressionnantes embarcations fut directement inspirée par le Seigneur Krishna en personne, la divinité tutélaire du temple d’Aranmula.

Ces majestueux spécimens sont plus communément désignés sous l’appellation de bateaux serpents, en raison de leur poupe élancée qui évoque la silhouette d’un cobra dressé prêt à frapper, mais aussi en hommage au serpent mythologique Anantha sur lequel repose le dieu Vishnou, dont Krishna constitue l’une des incarnations les plus vénérées.

Ces embarcations sont façonné de préférence à partir du bois de kadampu ou d’anjili, une essence proche du jacquier, en suivant fidèlement les préceptes d’un ancien traité de construction navale issu des Védas, les textes sacrés de la sagesse de l’Inde ancienne. Ces impressionnants palliyodams mesurent environ trente mètres de longueur, tandis que leur poupe majestueuse s’élève à une hauteur de six mètres. Il faut compter plus d’une année entière de travail minutieux pour donner naissance à une seule de ces pirogues d’exception.

Traditionnellement, chaque embarcation est placée sous l’autorité du Kaarnavan, le chef du village, et accueille à son bord une centaine d’hommes. La configuration de l’équipage réunit environ quatre-vingts rameurs assis par rang de deux, une quinzaine de chanteurs chargés de scander la cadence, quelques hommes brandissant des parasols aux teintes éclatantes, ainsi que quatre ou cinq barreurs qui maîtrisent la trajectoire grâce à une longue rame de quatre mètres nommée l’Adanayampu, faisant office de gouvernail.
Seuls les hommes de la communauté villageoise sont habilités à monter à bord, vêtus d’une tenue traditionnelle rigoureuse composée d’un simple pagne blanc appelé mundu et d’un turban, tandis que le port de la chemise et des chaussures demeure strictement prohibé.

Postés debout au cœur de l’embarcation, une quinzaine d’hommes entonnent l’envoûtant Vanchipattu, le chant traditionnel des bateliers, dont la mission est d’encourager les rameurs tout en imprimant la cadence parfaite au navire. Cette forme poétique majeure prit son essor au dix-huitième siècle sous les règnes éclairés des Maharajas Marthanda Varma et Kartika Tirunal Rama Varma. Le plus illustre représentant de cet art demeure le Kuchela Vritham, composé par le poète Ramapurathu Warrier, qui s’impose comme un véritable chef-d’œuvre de la littérature classique du Kérala.

Le Kuchela Vritham Vanchippattu narre l’histoire de Kuchela, ancien camarade de Krishna, parti le retrouver à Dwarka. Composé par le poète Ramapurathu Warrier lors d’une excursion royale, ce poème dépeint la misère du dévot et la générosité divine tout en exposant subtilement la précarité du poète au souverain pour obtenir son aide, ce qui lui valut une généreuse récompense.

La veille de l’événement, les équipages amarrent leurs embarcations au pied du temple de Parthasarathy. En gravissant les marches sacrées, ils reçoivent l’accueil chaleureux des organisateurs à travers un arati de flammes purificatrices, avant de pénétrer dans le sanctuaire pour rendre hommage au Seigneur Krishna.

Ils y déposent de somptueuses offrandes florales, du tabac, des feuilles de bétel ainsi que des nirapara, ces seaux traditionnels emplis de riz complet et couronnés d’une gerbe de céréales, dressés au pied du mât d’or. Portés par une ferveur ardente, les bateliers entonnent alors le Vanchipattu tout en effectuant la circumambulation du temple au rythme envoûtant des percussions traditionnelles.

Ils prennent ensuite part au valla sadhya, un somptueux festin végétarien dressé sur une feuille de bananier et composé de soixante et quatre mets délicats. L’atmosphère se fait joyeuse et ludique lorsque les rameurs entonnent des reflets espiègles pour réclamer des plats spécifiques aux hôtes.

Le lendemain, une embarcation sculptée à l’effigie de Garuda, l’aigle majestueux servant de monture au dieu Vishnou, ouvre la voie pour bénir la flotte. Après une ultime prière adressée au Seigneur Krishna, les équipages s’élancent enfin sur l’eau.

À la différence des autres joutes nautiques du Kérala qui s’apparentent à de acharnées compétitions, la régate d’Aranmula privilégie l’harmonie et la convivialité. Bien qu’exigeant une prouesse athlétique remarquable, elle demeure avant tout une vibrante offrande spirituelle dédiée à la divinité du temple.


Oui c’est un pays magique en effet, un autre monde 🙂
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Merci à vous Pierre ! 🙂
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