
Classée au patrimoine immatériel de l’humanité, la danse Chhau est une tradition séculaire d’Inde orientale. En alliant techniques martiales et récits mythologiques, cette performance nocturne, portée par des danseurs costumés, célèbre le folklore local et demeure un puissant vecteur d’unité communautaire face aux mutations du monde moderne.
La Chhau est une forme d’art traditionnel originaire de l’est de l’Inde, principalement pratiquée dans les États du Bengale occidental, du Jharkhand et de l‘Odisha.

Il n’existe pas de textes anciens décrivant sa création, car il s’agit d’une tradition transmise oralement de maître à disciple (guru shishya parampara) au sein de familles d’artistes et de communautés spécifiques. Le Chhau n’est pas le fruit d’une invention unique, mais le résultat d’une fusion progressive entre des arts martiaux tribaux et les traditions classiques et religieuses de l’Inde orientale.
Le mot « Chhau » est souvent lié au terme sanskrit chhaya, signifiant « ombre » ou « masque », mais une étymologie populaire largement acceptée dans les régions concernées le rapproche du terme chhauni, qui désigne un camp militaire.

À l’origine, la danse était intimement liée à des pratiques martiales. Elle servait de méthode d’entraînement physique et tactique pour les guerriers et les membres des milices locales dans les États princiers de l’Inde orientale. Le vocabulaire de mouvement, qui inclut des techniques de combat simulé (phari-khanda), témoigne de cette héritage guerrier.

Au fil des siècles, ces exercices martiaux ont été imprégnés d’éléments culturels et rituels : la danse a progressivement intégré des thèmes tirés des épopées hindoues (Mahabharata, Ramayana) et de la mythologie shivaïte. Le festival Chaitra Parva (fête du printemps), qui célèbre la divinité Shiva, est devenu le cadre rituel majeur de son exécution.

Elle a également puisé dans les traditions folkloriques des tribus locales (comme les Munda, les Santal et les Bhumiji) tout en absorbant des codes esthétiques plus formels au contact des cours princières, notamment à Seraikela et Mayurbhanj, où les souverains locaux ont longtemps patronné cet art.
Le masque joue un rôle majeur dans la danse chhau. Il permettent aux danseurs d’incarner des personnages mythologiques, des divinités hindoues, des animaux ou des éléments de la nature. Ils aident à définir le caractère et l’émotion du rôle sans que l’acteur ait besoin d’utiliser les expressions faciales de son propre visage.
La danse chhau se décline en trois versions régionales :

Ce style se distingue par sa démesure visuelle. Les danseurs portent d’imposants masques colorés, surmontés de couronnes richement ornées de plumes et de paillettes. Représentant des divinités ou des démons, ces costumes sont conçus pour les représentations en plein air, afin d’imposer une présence héroïque et spectaculaire, parfaitement lisible même à grande distance.


Ce style se démarque par une approche nuancée et une recherche d’épuration (mon préféré !). Contrairement au style de Purulia, ces masques arborent des finitions lisses, proches de l’anatomie humaine.

Leur caractère symbolique, incarnant parfois des concepts comme la nuit ou l’océan plutôt que des figures mythiques, sert de support à une performance gestuelle riche : le danseur anime le masque par de subtils jeux de cou et d’inclinaisons, traduisant ainsi des émotions complexes

Le Chhau de Mayurbhanj se distingue radicalement des autres styles par l’absence totale de masques. Cette particularité permet aux danseurs d’exprimer une palette émotionnelle plus fine et nuancée à travers les expressions faciales.
C’est un style caractérisé par sa virtuosité technique, mêlant des mouvements martiaux vigoureux, des sauts athlétiques et une grande maîtrise du contrôle corporel. Les thématiques explorées sont vastes, allant d’épisodes issus des grandes épopées mythologiques hindoues à des scènes de la vie quotidienne ou des observations de la nature.

La fabrication des masques est un processus artisanal méticuleux qui utilise principalement du papier mâché. Les artisans créent d’abord une base en argile sur laquelle sont appliquées plusieurs couches de papier imbibé d’une pâte de colle naturelle, que l’on laisse sécher avant de retirer le moule initial.
Une fois la structure durcie, le masque est soigneusement poncé, puis peint pour définir les traits expressifs des personnages. Enfin, l’ensemble est richement décoré avec des éléments ornementaux, tels que des perles, des plumes et des paillettes.
La danse Chhau est indissociable du festival printanier Chaitra Parva. Exécutée de nuit en plein air, cette performance rituelle utilise l’obscurité et un éclairage spécifique pour magnifier les masques et intensifier l’immersion dans les épopées mythologiques.

Véritable ciment social, la danse Chhau rassemble la communauté après le labeur quotidien, offrant une expérience collective qui transcende les clivages sociaux et ethniques. Ses représentations sont rythmées par des mélodies traditionnelles et folkloriques, portées par des instruments à anche tels que le mohuri et le shehnai, le tout dominé par les battements résonnants d’un ensemble de percussions.

Si la danse Chhau fédère historiquement des individus issus de milieux, d’ethnies et de professions variés, elle fait aujourd’hui face à un déclin de sa pratique collective. L’industrialisation, les contraintes économiques et l’émergence des nouveaux médias fragilisent en effet ce lien social, éloignant progressivement les communautés de leurs racines culturelles.
La danse Chhau est généralement enseignée à des danseurs masculins issus de familles d’artistes traditionnels ou de communautés locales. Ce sont donc les hommes qui interprètent tous les rôles, y compris les personnages féminins, en utilisant les masques et les costumes pour incarner les différents caractères.

Depuis la fin du XXe siècle, la pratique du Chhau s’ouvre progressivement aux femmes, particulièrement dans le style Mayurbhanj. Cette inclusion, soutenue par de nouveaux centres de formation, dynamise l’art et assure sa pertinence contemporaine.
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