
Si le Gujarat m’envoûte, c’est avant tout par la richesse humaine de ses communautés. Après avoir exploré l’univers des Rabari de Kutch et de Saurashtra, je vous emmène désormais à la rencontre des Rathwa, une ethnie au patrimoine fascinant. Entre la protection mystique de leurs bosquets sacrés et l’effervescence de leurs fêtes, ils nous dévoilent un monde où l’art pictural et les traditions millénaires forgent une culture d’une intensité rare.
Le nom « Rathwa » est étroitement lié à leur histoire géographique. La théorie la plus répandue suggère qu’ils tirent leur nom de Rath-Vistar, une région montagneuse et forestière située autrefois dans l’ancien État princier de Rajpipla.
Historiquement, les Rathwa sont considérés comme une branche des Bhils, bien qu’ils revendiquent aujourd’hui une identité sociale et culturelle distincte. Leur lignée est marquée par une fierté guerrière et une résilience face aux influences extérieures, ce qui a permis de préserver leurs coutumes ancestrales.

Ils vivent principalement dans le centre-est du Gujarat, plus précisément dans les districts de : Chhota Udepur (leur bastion principal), Panchmahal, Dahod et Vadodara. On trouve également de petites communautés dans les zones limitrophes du Madhya Pradesh.

Leur identité s’exprime à travers le Rathwi, une langue riche et métissée qui puise ses racines dans un fascinant brassage linguistique. Ce dialecte tisse des liens entre les sonorités du gujarati, les inflexions du bhili et les résonances du marathi.

Autrefois chasseurs-cueilleurs, les Rathwa ont aujourd’hui ancré leur vie dans le cycle des saisons en tant qu’agriculteurs. Leurs terres sont consacrées à la culture du maïs, du millet et de diverses légumineuses.
L’expression la plus emblématique de l’identité Rathwa réside sans nul doute dans l’art du Pithora, une pratique qui transcende la simple décoration pour s’affirmer comme un véritable rituel sacré.

Cette peinture murale est en effet un acte de dévotion profonde, généralement entrepris pour remercier la divinité suprême, Baba Pithora, d’avoir exaucé un vœu ou pour placer le foyer sous sa protection bienveillante.
J’ai dédié un article entier à cet art : cliquer sur ce lien pour en savoir plus sur le Pithora.

La religion des Rathwa constitue un système spirituel complexe où l’animisme et les traditions ancestrales prédominent sur une influence hindoue de surface.

Au cœur de l’organisation sociale et religieuse des Rathwa veille le Gram Devta. Véritable rempart contre le chaos, cette divinité tutélaire protège le village des aléas de l’existence. En cas de crise, la communauté se mobilise pour « apaiser » son gardien par des rituels spécifiques. Pour les Rathwa, l’infortune est le signe d’une harmonie rompue, et seul le rétablissement de ce lien sacré peut restaurer l’ordre et la prospérité.
Les bosquets sacrés (Devsthan) sont le cœur battant de la spiritualité Rathwa. Contrairement aux temples hindous classiques, le sacré ici refuse l’enfermement : il s’épanouit en plein air, là où l’invisible prend racine.

Ces sanctuaires se dressent à la lisière des villages, nichés sous la canopée d’arbres ancestraux comme le majestueux Banyan ou le sacré Mahua. Ici, les divinités sont honorées au sein même de leur habitat naturel, transformant ces bois en une barrière spirituelle protectrice.

Toutefois, la physionomie de ces lieux évolue. Si l’esprit du site demeure ancré dans la nature, de nombreux sanctuaires se sont dotés, avec le temps, de structures plus formelles. Désormais, il n’est pas rare de voir les Devsthan protégés par des toitures légères et des structures bâties, offrant un abri aux stèles et aux offrandes.

Au sein des Devsthan, le regard est capté par les Khambha, ces poteaux de bois sobres, souvent marqués de points oranges, qui font office d’ancres spirituelles. Lors des cérémonies, ils deviennent le point de jonction sacré où l’esprit de la divinité ou de l’ancêtre vient se fixer, permettant une communion tangible entre les mondes.

Les Rathwa déposent dans leurs bosquets sacrés une grande variété de figurines en terre cuite. Ces objets représentent généralement des figures stylisées qui incarnent les puissances protectrices du lieu.

Les chevaux en terre cuite occupent une place prédominante dans les sanctuaires. Symboles de prestige et de mobilité, ils servent de montures aux divinités, leur permettant de parcourir les mondes pour apporter aide et protection. Ce bestiaire sacré s’enrichit régulièrement d’autres figures – éléphants, chameaux ou tigres – qui peuplent cet univers d’argile.

Dans un sanctuaire, on peut trouver des dizaines, voire des centaines de ces figurines. Lorsqu’un vœu est exaucé, la famille apporte un nouveau cheval au sanctuaire. Avec le temps, ces chevaux s’effritent et retournent à la terre, symbolisant le cycle naturel.

Voici une sélection de divinités (il y a en des centaines), reflétant la richesse du panthéon Rathwa :




Le calendrier des Rathwa est rythmé par une succession de temps forts, où la vie communautaire s’exalte dans la ferveur des festivals. Parmi les plus marquants, citons le Jatar, le Divasa, le Navai et Diwali, qui ponctuent l’année de leurs rituels et de leurs couleurs.

Mais c’est sans conteste Holi qui représente le sommet de cette effervescence. Cet événement s’étire sur plusieurs jours, formant un cycle rituel intense. Il s’ouvre par Bhagoria, véritable carnaval de rencontres et de vie, se poursuit dans le souffle de la fête traditionnelle de Holi, pour culminer enfin avec Kavant qui clôture ce temps suspendu où la tradition Rathwa s’exprime dans toute sa puissance.
Bhagoria n’est pas seulement une fête, c’est une institution sociale. Souvent qualifié de « festival de l’amour », il se déroule juste avant Holi. C’est un moment de liberté totale où les jeunes hommes et femmes, parés de leurs plus beaux atours, se retrouvent sur les foires locales.

C’est ici que les alliances se nouent. Traditionnellement, si un jeune homme offre du paan (feuille de bétel) à une jeune femme et qu’elle l’accepte, le signe est clair : leur union est scellée sous le regard de la communauté.

Le Holi Rathwa dépasse largement les frontières du célèbre festival indien des couleurs. Chez les Adivasi, c’est une célébration profondément connectée aux cycles agraires et à la fertilité.

Ici pas de pigments de couleurs, le Holi est le moment où l’on remercie les divinités pour la récolte passée et où l’on invoque la protection pour celle à venir. Le feu, élément central, est allumé à la tombée de la nuit : autour du brasier, les anciens transmettent l’histoire du peuple et les récits ancestraux, renforçant la cohésion du clan dans un tourbillon de danses circulaires.
EN SAVOIR + SUR HOLI EN TERRE RATHWA
Kavant est sans doute le moment le plus spectaculaire, souvent considéré comme le bouquet final de ce cycle festif. Originaire du village de Kavant, ce festival attire des communautés venues de toute la région.

Les hommes Rathwa se livrent à des danses rituelles mémorables. Ils se peignent le corps avec des motifs complexes à l’argile blanche, s’ornant de colliers de perles, de grelots et de vêtements traditionnels chatoyants.
EN SAVOIR + SUR KAVANT FAIR