
Chaque voyage recèle un instant suspendu, un sommet émotionnel que l’on grave durablement dans sa mémoire. Mon séjour chez les Rabha, sur les rives apaisantes du lac Chandubi, fut de ceux-là. La sincérité de l’accueil de mes hôtes, alliée à la sérénité envoûtante des lieux, demeure aujourd’hui encore une empreinte précieuse, un souvenir que je chéris comme un trésor.

La route Mirza-Rajapara, que nous suivions depuis une vingtaine de kilomètres, s’évanouit soudainement. Devant moi se déploie alors le lac Chandubi, havre de paix où je m’apprête à vivre une immersion mémorable chez les Rabha, l’un des nombreux peuples autochtones qui tissent la riche diversité de l’Assam.
Né du grand séisme de 1897, le lac se love au pied des collines de Garo, dans le district de Kamrup, à soixante kilomètres de Guwahati. Ce miroir d’eau, façonné par les soubresauts de la terre, semble aujourd’hui hors du temps Guwahati.

Sanjay Rabha, mon hôte, m’attend le sourire aux lèvres. Il m’invite à monter dans la barque bleue qui doit nous mener à son hameau, blotti sur la rive opposée. À quelques brassées de nous, un homme et son fils, leurs vélos en équilibre sur une embarcation, ont déjà pris les devants, glissant sur l’eau dans un silence paisible
À mon arrivée, la famille de Sanjay m’accueille avec la même bienveillance communicative. Je prends possession d’une hutte traditionnelle en bambou, montée sur pilotis ; l’endroit est simple, mais d’un confort douillet qui invite immédiatement au repos. J’apprends alors, non sans émotion, que je suis la toute première voyageuse à étrenner leur maison d’hôtes. La famille vient tout juste d’inaugurer ce lieu, et je mesure la chance d’être le témoin privilégié de cette nouvelle aventure

À l’heure du déjeuner, je me vois bientôt servir de succulentes spécialités locales, concoctées avec les produits bio du village. Chaque bouchée est une invitation à découvrir les saveurs authentiques de ce terroir, portées par une cuisine sincère et généreuse.

J’ai passé une grande partie de l’après-midi à échanger avec la famille, qui m’a généreusement ouvert les portes de son quotidien. Au détour de la visite, Alaka s’est installée à son métier à tisser, où un sari en coton d’un violet profond prenait forme sous ses doigts experts. Le tissage à la main est un art vivant, une tradition qui irrigue tout l’Assam, et je n’ai pu résister à l’envie de ramener avec moi l’une de ces précieuses créations, véritable empreinte de leur savoir-faire.

Le lendemain matin, je pars avec Sanjay pour une randonnée au cœur de l’épaisse jungle qui enveloppe le lac. Alors que nous progressons sur le sentier principal, nous croisons Basanta Rabha, un ami de Sanjay, qui choisit de se joindre à notre escapade. Une dizaine de kilomètres plus loin, la forêt s’ouvre sur une clairière apaisante : nous nous installons au bord d’un ruisseau. L’eau y dévale les rochers, se frayant un passage entre les racines entremêlées d’arbres séculaires, offrant un spectacle d’une beauté sauvage et intemporelle.
En chemin, Sanjay avait cueilli un robab tenga (une variété locale de pomelos) qu’il s’apprête maintenant à préparer avec soin sur un tapis de feuilles de bananier. Le fruit, une fois libéré de son écorce et saupoudré d’un mélange d’épices, devient un encas aussi frugal que savoureux. Tandis que nous le dégustons, Basanta entonne une chanson traditionnelle assamaise. Sa voix, claire et profonde, s’élève dans le silence de la forêt, portée par le clapotis de l’eau. Il ne manque rien à ce tableau : dans ce sanctuaire naturel, loin du monde, le temps semble avoir suspendu sa course, laissant place à une harmonie pure entre les hommes, la terre et les traditions.

La randonnée se poursuit dans cette atmosphère joyeuse, rythmée par la cadence des coups de machette de Sanjay qui, d’un geste sûr, nous ouvre un passage à travers l’épaisse végétation.

Après une boucle d’environ deux heures, nous regagnons le village à un rythme paisible. Notre chemin croise celui de Malika Rabha, qui se tient devant sa maison en bambou ; une demeure dont l’architecture ingénieuse, parfaitement adaptée à son environnement, n’a rien à envier aux réalisations bioclimatiques les plus sophistiquées.
La jeune femme, au visage empreint de douceur, nous invite bientôt à partager un chaï fumant, préparé sur un chula, ce fourneau traditionnel en terre à ciel ouvert. Nous savourons ce thé brûlant, installés devant un tableau vivant où le rouge vif des hibiscus sauvages répond à l’immensité verdoyante des rizières.

Alors que nous reprenons notre chemin, arrivés à l’orée du village, nous sommes témoins d’une scène immuable : un couple d’agriculteurs, courbés sur leurs terres, procède à la récolte du riz. D’un geste précis, ils sectionnent les tiges dorées, qu’ils rassemblent ensuite avec une méticulosité touchante en gerbes ordonnées.

La fin de la journée s’écoule dans une douce torpeur, rythmée par la visite des voisins de Sanjay. Pour célébrer cette rencontre, ils sortent leurs instruments de musique et entament des chants traditionnels, bientôt accompagnés par la dégustation d’un breuvage local à base de riz fermenté. Dans cet échange simple et spontané, les barrières tombent,laissant place à une harmonie partagée où la musique et les traditions nous unissent bien au-delà des mots.

Pour ma dernière journée au lac Chandubi, je pars à la rencontre d’autres membres de la communauté locale, les Garo notamment. Ils m’initient avec passion à leur élevage de vers à soie, une pratique ancestrale qui constitue la véritable spécialité de la région.
Je découvre alors un ballet fascinant : les éleveurs collectent les vers sur de longs râteaux en bambou, qu’ils déplacent patiemment d’arbre en arbre pour leur offrir une alimentation toujours fraîche. Ici, la soie est le fruit d’une diversité végétale étonnante. Contrairement aux méthodes occidentales qui se limitent au mûrier, les éleveurs locaux exploitent plusieurs essences : le mûrier pour la soie white pad, le ricin pour la douce soie Eri, et le Som (une variété de laurier) qui donne naissance à la prestigieuse soie d’or, emblème de l’Assam. Cette sériculture, pilier économique et culturel de ces terres, fut une véritable leçon de patience et d’habileté.

Mon séjour s’achève. Mes hôtes se sont tous réunis au bord de l’eau pour un au revoir qui résonne de sincérité et de promesses de retrouvailles. Juste avant d’embarquer dans la barque bleue, je croise un groupe d’institutrices, en voyage d’étude avec leurs élèves. Leurs saris aux couleurs vibrantes, déployés comme autant d’étendards, semblent résumer à eux seuls toute la diversité et la richesse culturelle de l’Assam.

Quelle magnifique conclusion pour ce voyage : quitter ces rives avec le sentiment d’avoir effleuré l’authenticité et la richesse de cette terre, emportant avec moi bien plus que des souvenirs, mais le reflet coloré d’un monde en pleine harmonie.
Merci Ady pour vos messages bienveillants, bien cordialement, Mathini
Bonjour
Comme d’habitudes les reportages sont magnifiques
Cordialement